Protection de la jeunesse en Seine-Saint-Denis : un système social en crise

Enquête de Yann, relecture par Virginie

Sous effectifs, nouvelles recrues mal formées, heures supplémentaires qui empiètent sur le temps personnel…  Dans le 93, les conditions de travail n’ont cessé de se dégrader au sein des différentes structures départementales et associatives dédiées à la protection de la jeunesse. Résultat : manquements et retards de prise en charge des dossiers qui risquent de fragiliser la situation d’enfants déjà en difficulté.

Dans la nuit du lundi 17 septembre 2018, Luigi, un jeune de 16 ans, est mort lors d’une fusillade dans une rue de Saint-Denis. Dans la semaine qui a suivi, l’émotion est restée vive. Le samedi, une marche blanche a réuni plus de 400 personnes. Des élus de la mairie et du département étaient présents parmi la foule pour soutenir la famille. Victime d’une balle perdue, Luigi n’aurait pas dû se trouver là. L’adolescent était suivi par plusieurs services sociaux du département. Un juge pour enfant de Bobigny avait ordonné son placement dans le foyer d’accueil de la Protection judiciaire de la jeunesse (PJJ) de Rosny-Sous-Bois. Placé pour six mois dans la structure, Luigi était parti deux mois au Cap Vert avec ses parents pour les grandes vacances. Or, à son retour en France, il ne réintègre pas la structure de Rosny et meurt deux semaines plus tard à quelques rues du domicile familial. A-t-il échappé à son contrôle judiciaire ? Le foyer n’a-t-il pas jugé opportun de le reprendre ?  Les personnes directement impliquées dans le dossier que nous avons contactées, bouleversées, ont refusé de nous répondre, à l’exception d’une personne souhaitant rester anonyme : « Peut-être que si nous pouvions faire notre travail correctement ce jeune ne serait pas mort ! » Sous-entendu, les structures sociales pour la protection de la jeunesse sont-elles en mesure de remplir leurs missions en Seine-Saint-Denis ?

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Marche blanche en hommage à Luigi le 22 septembre à Saint-Denis – crédits photos : France 3

Pour y avoir travaillé, Fadila Djaoun connaît bien le foyer de Rosny-Sous-Bois, qui avait accueilli Luigi. Aujourd’hui, représentante syndicale CGT pour la PJJ en Île-de-France, elle explique : « Pour encourager ce genre de projet de vacances, il peut y avoir une modification partielle du placement. Mais si on envisage le départ on envisage le projet de retour. » Si les professionnels de la protection de la jeunesse tirent la sonnette d’alarme, c’est parce que le système social en Seine-Saint-Denis connaît une crise profonde. Les chiffres sont éloquents. Sur les 4622 mesures éducatives ordonnées en 2017, seulement 3257 ont été prises en charge. Les élus du département le plus pauvre de France ont, à maintes reprises, alerté eux aussi l’État sur la dégradation de la situation. En vain. À ce jour, 915 mesures éducatives prononcées par les juges pour enfants de Bobigny sont en attente de prise en charge. Les délais mise en œuvre peuvent courir jusqu’à 18 mois. Catherine Bailly, chef de service à l’Association vers la vie pour l’éducation des jeunes (AVVEJ) s’inquiète des conséquences : « Si des mesures sont prononcées c’est bien qu’il y a des enfants en souffrance dans des familles elles-mêmes en grande précarité sociale. Le temps est souvent compté ! »

« En 2013, il y avait 14 titulaires au foyer de Rosny-Sous-Bois. Suite à des changements de direction, il n’y en a plus qu’un aujourd’hui les autres postes sont occupés par des vacataires. » 

C’est cette « impossibilité structurelle de faire correctement son travail » que dénonce Sophie Benhaïm, elle aussi représentante syndicale à la CGT PJJ. Les dysfonctionnements que pointent les syndicalistes n’ont pas tous une conséquence aussi dramatique que la mort du jeune Luigi. Néanmoins, les problèmes sont suffisamment graves pour que les salariés de la PJJ dénoncent leur incapacité à protéger les enfants du 93 comme ils le devraient. Quand Fadila Djaoun est arrivée au foyer de Rosny en 2013, le nouvel établissement était considéré comme un modèle du genre : « Il y avait 14 titulaires. Suite à des changements de direction, il n’y en a plus qu’un aujourd’hui les autres postes sont occupés par des vacataires. » Selon la syndicaliste, la direction a été jusqu’à embaucher des étudiants en cours de formation. « Connaissent-ils toutes les procédures ?  Sont-ils suffisamment formés ? Ont-ils les bons réflexes du métier ? » interroge Fadila. L’enfant n’est plus au centre de la préoccupation des managers. Il a fait place à la gestion budgétaire, à la chasse aux économies. « Les nouveaux cadres sortent des écoles avec leur diplôme de management en poche. Ils ne connaissent pas le métier et n’ont aucune expérience. Ils ne tiennent plus compte de l’expertise des acteurs du terrain », explique Sophie Benhaïm. « Le quantitatif a remplacé le qualitatif, mais ça ne fonctionne pas ! »

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Le square des droits de l’enfant à Saint Denis – photo de mars 2008 – crédits photo : Claude Villetaneuse

 

Dans le 93, 700 jeunes attendent d’être pris en charge, par la PJJ. Pour libérer des places dans les foyers et réduire l’attente, il est demandé aux éducateurs « d’exclure les jeunes majeurs qui n’adhèrent pas aux mesures éducatives, dénonce Sophie. Les éducateurs n’ont plus le temps de travailler, on perd le sens de notre métier. » En 2018, 60 jeunes ont été écartés des foyers du 93. Sophie s’est mise à militer pour défendre un métier auquel elle croit encore : « Les jeunes ont besoin de repères fixes pour adhérer aux suivis éducatifs, il nous faut du temps, plus de personnel qualifié et de la stabilité. Mais notre administration ne l’entend pas. »

« On ne gère plus que les cas les plus urgents, les plus graves. »

Avant d’être suivi par la PJJ ou une autre structure sociale, il y a tout un processus allant du signalement à la mise en place d’une mesure éducative ou pénale par un juge pour enfants . Quand un enfant est signalé par exemple par son établissement scolaire, on parle d’une « information préoccupante ». La cellule de recueil des informations préoccupantes (CRIP) est alors prévenue. Ce signalement est étudié en équipe et si nécessaire, l’Aide sociale à l’enfance (ASE) se saisit alors du dossier et le transmet au parquet. Le juge ordonne alors une investigation afin d’évaluer la situation. Mais le manque de personnel de l’ASE ralentit tout le fonctionnement du système. « Il peut y avoir six mois d’attente pour qu’une évaluation soit faite alors que le délai maximum est censé être deux mois. Autant dire que les situations ont le temps de se dégrader. Notre travail perd tout son sens », constate Mélanie*, assistante sociale à Saint-Denis. Conséquence : « On ne gère plus que les cas les plus urgents, les plus graves. »

Les yeux humides, Sonia*, éducatrice à l’ASE déplore : « On est seul face aux situations, j’ai l’angoisse de me tromper, de mal faire mon travail. Je n’ai plus le temps de penser, pourtant les situations sont complexes et demandent de la réflexion. » Quand les mesures sont mises en œuvre, les associations agréées ne parviennent pas pour autant à les exécuter. Il a fallu plusieurs mois à Camille*, psychologue dans un foyer agréé par l’ASE, pour organiser des médiations entre une adolescente victime de maltraitance et sa famille : « La présence de l’éducateur de l’ASE était obligatoire. Pris dans ses urgences, il décommandait systématiquement. » À Saint-Denis il n’y a pas eu de responsable de l’ASE pendant plus d’un an. Un calvaire pour Mélanie* : « L’administration départementale est centrale, c’est l’organisme qui collecte les informations, recommande et délègue les mesures quand elle ne les gère pas elle-même. »  En avril 2018, Manu accompagnait un adolescent sans domicile fixe. L’éducateur de rue sollicite l’ASE pour trouver un hébergement à l’adolescent. Le temps passe, et finalement le service départemental le rappelle… fin octobre. « Trop tard, entre temps, je l’ai perdu de vue, je ne sais pas ce qu’il est devenu ! », Soupire Manu. Son constat est sans appel : « Quand on va vers les gamins ils nous répondent que cela ne sert à rien. On a intégré la défaite dans notre travail ».

Le département a acté ce manque de moyen à travers une circulaire datée du 11 septembre dernier et passée inaperçue. Le directeur de l’enfance et de la famille et la directrice de la prévention et de l’action sociale indiquent que « du fait de la charge d’activité des équipes, […] l’évaluation pourra être effectuée par un seul professionnel d’un des trois services départementaux (Aide sociale à l’enfance, Protection maternelle infantile ou service social départemental). » (Cf. pièce jointe). Pour les travailleurs sociaux c’est inacceptable. Sonia est désespérée : « Nous ne pouvons pas tout traiter tout seuls, nous avons besoin de l’expertise des autres professionnels pour comprendre la situation dans laquelle un jeune peut se trouver. » Le syndicat SUD territorial s’inquiète de « l’annonce de la fin du travail pluridisciplinaire et dénonce l’illégalité de la directive. »

Crédits photo : Clicsouris via Wikimedia Commons

Au palais de justice de Bobigny, les juges des enfants s’alarment des carences de la justice pour mineurs en Seine-Saint-Denis – Photo d’avril 2007 – Crédits photo : Clicsouris

Le 5 novembre, les juges pour enfant du tribunal de Bobigny ont publié une tribune relayée par Le Monde et France Inter. Marion Potier est l’une des signataires. Elle concède dépasser les délais de mise en œuvre des mesures mais reconnait que, « en raison de ces délais, une mesure éducative prononcée au profit d’un mineur dans un autre département ne le serait pas forcément ici. » Elle essaie bien « de ne pas tomber dans ce travers. Mais finalement, on se dit parfois que la situation du jeune n’est peut-être pas si compliquée et que s’il faut attendre 18 mois, on prend une mesure fictive. »  Interrogée le même jour sur cette tribune, Nicole Belloubet, ministre de la Justice, se contente de botter en touche sur France Inter : « Je ne nie pas la responsabilité de l’État, mais je dis que la mise en œuvre des décisions de nature civile, cela appartient au département. »

« L’ASE (Aide sociale à l’enfance) tente bien de recruter mais personne ne veut travailler dans le 93. Les éducateurs fuient le département. »

En attendant, les jeunes en besoin de protection sont livrés à leur sort. « L’accumulation des signalements est le seul critère qui accélère la mise en place des mesures », confesse Mélanie. Sophie Benhaïm de la PJJ regrette : « Nous suivons des jeunes parce qu’ils ont posé un acte délinquant alors que cela fait trois ou quatre ans qu’ils auraient dû bénéficier d’un suivi dans le civil. » Pour pallier ces problèmes, l’ASE tente bien de recruter mais personne ne veut travailler dans le 93. Les éducateurs fuient le département. 83% des dossiers sont gérés par des associations et les trois associations agréées rencontrent aussi des problèmes de recrutement. En 2017, 8% des postes d’éducateurs n’étaient pas pourvus, en juillet dernier c’était une quinzaine. À l’AVVEJ, « un éducateur doit suivre 25 jeunes mais en réalité c’est plutôt 40 », précise Catherine Bailly. Si deux éducateurs interviennent dans une même famille alors chaque suivi est considéré comme une demi mesure. Ses équipes tiennent « parce qu’elles n’ont pas le choix, on le fait pour le public ».

Sonia est déprimée et regrette de devoir systématiquement bricoler : « Je n’ai plus le temps de faire correctement mon travail ». Quand elle est en arrêt maladie ou en congés, elle n’est pas remplacée et s’oblige à continuer d’écrire des rapports, de répondre à ses mails. « Si je ne le fais pas, c’est mon supérieur qui la fera. Mais il est lui-même débordé, alors, ce sera bâclé. » Côté PJJ, quand Sophie a demandé sa mutation du 92 au 93, « mes collègues m’ont dit que je gâchais mes points de mutation ». Est-ce que ce que le problème vient du public ? Elle balaie la question du revers de la main : « La violence des jeunes on la connaît. On travaille avec, c’est notre métier ! » À la PJJ, « on travaille en flux tendu, dénonce Sophie, notre direction s’étonne qu’un éducateur chute dans les escaliers après une semaine de 60 heures. La convention collective prévoit pourtant 53 jours de vacances par an. Mais beaucoup de collègues sont obligés de travailler pendant les vacances scolaires pour s’en sortir. » Dans l’associatif, les professionnels travaillent aussi le week-end ou la nuit. Il existe même une agence d’Intérim spécialisée dans le travail social. Camille conclut : « En sortant ces gamins de leur famille, l’État français leur fait la promesse de les protéger, de prendre soin d’eux. Ils arrivent dans des foyers où les adultes sont épuisés, de moins en moins formés. Ils sont eux-mêmes en souffrance et n’ont plus les moyens d’exercer leurs fonctions. Interrogeons-nous, quel est le résultat final sur ces enfants ? »

Extension de la ligne 11 du métro : flambée des prix de l’immobilier à l’est de Paris

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Romainville fait partie des communes qui ont mis en place une charte pour limiter la flambée des prix de l’immobilier. (crédit photo Guilhem Vellut)

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Le prolongement de la ligne 11 du métro jusqu’à Rosny-Bois-Perrier (Seine-Saint-Denis), qui devrait être mis en service fin 2022, bouleverse déjà le marché de l’immobilier à l’est de Paris.

Avec 13 stations, l’une des plus courtes lignes de la RATP relie actuellement le cœur de Paris à Mairie des Lilas. Elle va être prolongée de 6 kilomètres pour desservir 6 nouveaux arrêts : Les Lilas, Bagnolet, Montreuil, Romainville, Noisy-le-Sec et Rosny-sous-Bois. Dans un contexte où le prix de l’immobilier sur la capitale est toujours plus exorbitant (actuellement 9 300 euros le m2 en moyenne), les Parisiens s’intéressent fortement à ces communes jusque-là enclavées.

Voir aussi le micro-trottoir des usagers de la station Mairie des Lilas : Qu’est-ce que le prolongement de la ligne 11 va changer pour vous ? 

En effet, cette extension du réseau, dont les travaux ont démarré en 2015, devrait nettement faciliter le déplacement en transports en commun. Avec des correspondances qui connecteront la ligne 11 à la ligne 15 du métro et à la ligne 1 du tramway, les trajets de nombreux usagers de la RATP deviendront à la fois plus courts et plus simples.

Conséquence de cet attrait, les biens se vendent plus vite et les prix grimpent ! Si le m2 est encore souvent inférieur à 4 000 euros dans cette partie de la Seine-Saint-Denis, certaines communes, à l’instar de Romainville et de Montreuil, ont choisi d’encadrer les prix de l’immobilier avec des plafonnements. Ainsi, sur la Zac Acacia de Montreuil, il est prévu que le prix au m2 dans le neuf ne dépasse pas les 3 900 euros.

Voir aussi : Travaux de la station Mairie des Lilas : les commerçants font de la résistance

Travaux de la station Mairie des Lilas : les commerçants font de la résistance

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Une communication visuelle a été installée sur le chantier pour rappeler aux passants et aux clients que les commerces sont ouverts. (photo Auguste André)

Dans le contexte du prolongement de la ligne 11 du métro, la RATP a également lancé des travaux de modernisation sur les stations existantes. Le chantier à ciel ouvert de la station Mairie des Lilas occasionne depuis mai 2017 un bouleversement notoire sur la voirie. Les commerçants du boulevard de la Liberté redoublent d’énergie et d’ingéniosité pour limiter la baisse de leur chiffre d’affaires.

Au milieu du vacarme et des grues, Maurice, propriétaire d’une agence immobilière sur le boulevard de la Liberté aux Lilas (Seine-Saint-Denis) attend son rendez-vous de pied ferme. Depuis des mois, il perd des clients. Il a donc fait appel à un chargé d’information de la RATP pour pouvoir installer dans le quartier des banderoles rappelant que son établissement est ouvert.

Enseignes occultées, circulation interdite, places de stationnement supprimées, bruit et poussière… Sur le boulevard de la Liberté, à l’occasion du prolongement de la ligne 11, la fréquentation des commerces est sérieusement impactée par les travaux de la station de métro Mairie des Lilas. Au milieu de ce chaos urbain, qui ne prendra pas fin avant 2020, les commerçants redoublent d’inventivité pour ne pas perdre leurs clients.

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Sur le boulevard de la Liberté, la circulation est entièrement interrompue depuis plus d’un an. (photo Auguste André)

Casquette de titi parisien et tablier rouge, Loïc mise sur la solidarité pour tenir le coup dans sa fromagerie : « Avec les travaux, les gens viennent moins. Il a fallu se retrousser les manches ! Je fais de la communication, je distribue mes flyers aux autres commerçants, on s’entraide et on s’envoie nos clients. »

« On a perdu 30% de notre chiffre d’affaires »

A deux pas de là, Sandrine, fleuriste, se montre pragmatique : « Avec l’impact des travaux sur mon chiffre d’affaires, je limite l’embauche, j’ai juste une employée à mi-temps. Heureusement que je n’ai pas de concurrence dans le quartier ! » Comme ses voisins, elle doit supporter le bruit et la saleté. « J’ai râlé sur les réseaux sociaux quand les travaux ont occasionné d’énormes poubelles devant mon magasin. Ca n’a pas traîné, ils ont rapidement fait le nécessaire ! »

En face, la vitrine de la boutique Optic Duroc est vide. Jessica et Megane, les deux jeunes vendeuses, ont été obligées de réorganiser le magasin : « Sur le boulevard, les gens pensent que nous sommes fermés. Heureusement, on a aussi une vitrine sur la rue de Paris ! On a donc déplacé tous nos produits d’un seul côté. Mais on a quand même perdu 30% de notre chiffre d’affaires… »

Michel, le propriétaire de l’agence immobilière, a enfin été rejoint par le chargé d’information de la RATP pour convenir des emplacements stratégiques de ses futures banderoles. En outre, comme tous les commerçants impactés, il espère que son dossier d’indemnisation à la RATP sera rapidement validé.

Voir aussi le micro-trottoir des usagers de la station Mairie des Lilas : Qu’est-ce que le prolongement de la ligne 11 va changer pour vous ?