Associations antispécistes : du discours pédagogique aux attaques de boucheries

Enquête de Thibault RIOS, relecture par Céline REICHEL

Tandis que le bien-être des animaux d’élevage préoccupe dorénavant une majorité de Français, force est de constater que le nombre de végétariens n’a pas encore franchi la modeste barre des 5%. Si l’association L214 a conquis l’opinion publique, certaines ONG antispécistes moins consensuelles estiment qu’il faut agir de manière plus virulente pour obtenir un changement radical de société. L’association 269 Libération animale s’attaque ainsi directement aux professionnels de la viande. 

Premier novembre 2018, place du Palais-Royal. Tandis que les premières notes du Requiem de Mozart résonnent, des dizaines de personnes, tout de noir vêtues, se rassemblent au milieu de l’esplanade et serrent les rangs. À l’occasion de la Journée mondiale du véganisme, l’association Vegan Impact a organisé un happening destiné à sensibiliser l’opinion publique au sort des animaux envoyés à l’abattoir. Deux heures durant, les militants, dont certains arborent au niveau du cou une entaille sanguinolente, restent immobiles avec des pancartes aux slogans accusateurs : Manger de la viande, c’est être complice de meurtre ; les animaux ne sont pas nos esclaves

À intervalles réguliers, la funèbre mélodie s’interrompt pour laisser place au vibrant plaidoyer d’Alexandra Blanc, fondatrice et présidente de l’association, qui évoque les « meurtres de masse » et les « pratiques toujours plus barbares » commises sur les « personnes animales ».

« On ne fait pas la révolution avec un sac de courses »

Dans le sillage des fructueuses initiatives de L214, l’une des principales associations françaises de défense des animaux, a essaimé depuis 2016 toute une galaxie de groupes déterminés à renverser la table et à mettre un terme à l’exploitation animale sous toutes ses formes. Là où les représentants de L214 agissent en lanceurs d’alerte, faisant de la pédagogie leur atout principal, ces groupes en plein essor adoptent une position nettement moins conciliatoire, 269 Libération animale en tête.

stand l214 avril 2018 nantes

L214, une des nombreuses associations antispécistes françaises, prépare son stand à Nantes en avril 2018 ; photo Koalas.

Sur le site Internet de cette association antispéciste, le ton est martial. Ses membres se réfèrent plus volontiers aux penseurs de la désobéissance civile, comme Martin Luther King ou les Black Panthers, qu’à Jane Goodall ou Brigitte Bardot. Une poignée d’activistes sont même allés jusqu’à se faire tatouer au fer rouge le numéro 269 – il s’agit à l’origine du matricule d’un veau sauvé de l’abattoir -, en signe de solidarité avec leurs frères à poils et à plumes opprimés par le système spéciste. Ils ne se privent d’ailleurs pas de tacler les militants vegan modérés, qu’ils accusent d’être les idiots utiles d’un « nouveau capitalisme végétal » et dont la stratégie attentiste leur apparaît comme une coupable résignation. « Épargnez-nous vos “ go vegan ! ”, on ne fait pas la révolution avec un sac de courses » proclame ainsi l’un des articles publiés dans la section relayant les actions du groupe.

Pour Ceylan Cirik, cofondateur de l’association 269 Libération animale, « la légalité est une forme de soumission ». Loin des manifestations bon enfant dans lesquelles on préconise une transition en douceur, les membres du mouvement plaident en faveur de l’action directe, seule méthode efficace selon eux pour rééquilibrer les rapports de force.

Bien qu’ils réfutent l’accusation d’appel à la violence, dont les animaux sont à leurs yeux les véritables victimes, ces activistes se sont donné pour mission de « fabriquer du lien insurrectionnel » et entendent « mettre leurs ennemis à genoux ».

Ce dévouement pour les bêtes n’est toutefois pas sans risque. Les militants de 269 Libération animale sont en effet régulièrement amenés à comparaître devant la justice pour répondre de leurs actes. Quatre militants ont ainsi écopé d’une amende de plusieurs milliers d’euros pour avoir participé au blocage d’un abattoir le 26 avril dernier à Houdan, dans les Yvelines. Ils ont filmé cet événement pour le diffuser sur Twitter, Facebook et leur site officiel :

Mais les condamnations ne découragent pas ces guérilleros de la cause animale, qui dénoncent un « acharnement judiciaire »destiné à les « museler ».

Castration à vif des porcelets

Outre les effractions nocturnes dans les abattoirs et la libération d’animaux d’élevage, les activistes ont fait des raids contre les boucheries leur principal modus operandi. Bris de vitrines, graffitis hostiles à la profession et faux sang répandu sur la devanture des commerces : plusieurs dizaines de bouchers ont vu leur établissement devenir la cible de ces dégradations en mai et juin 2018. Attaques qui, pour l’essentiel, se sont concentrées dans le Nord et l’Île-de-France. Face à l’ampleur du phénomène, le président de la Confédération française de la boucherie en avait appelé aux pouvoirs publics, demandant à ce qu’un dispositif de sécurité soit instamment mis en place afin de répondre à ces actes de vandalisme que certains professionnels de la viande n’ont pas hésité à comparer à des actions terroristes.

Des cas similaires ont été recensés en Suisse et au Royaume-Uni, mais ils apparaissent minimes au regard de l’ampleur qu’a pris ce phénomène au pays du foie gras et de la blanquette de veau. Pour Isis La Bruyère, chargée de campagne pour L214la cause de cette multiplication d’actes violents est évidente. Certains militants auraient agi de la sorte par dépit, suite au rejet de plusieurs amendements contenus dans le projet de loi Egalim qui étaient destinés à améliorer les conditions d’élevage et à réduire la souffrance animale.

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Plusieurs amendements du projet de la loi Egalim qui portaient sur le bien-être des animaux d’élevage ont été rejetés ; photo Tsaag Valren.

Un mécontentement légitime compte tenu de la présence dans le programme du candidat Emmanuel Macron de certaines de ces mesures, telles que l’agrandissement des cages dans les exploitations avicoles ou l’interdiction de la castration à vif des porcelets. À l’arrivée, le seul texte adopté pose l’interdiction, pour les produits végétaux, de l’utilisation de termes ordinairement associés aux aliments issus de l’exploitation animale comme « steak » ou « fromage ». Une provocation pour de nombreux militants, qui se sont sentis doublement floués.

Dans la nuit du 27 au 28 septembre 2018, un abattoir situé dans l’Ain est dévoré par les flammes.  L’acte est revendiqué quelques jours plus tard sur le site anarchiste Indymedia par Lune Blanche et Meute Noire, deux activistes aspirant à la « propagation d’un chaos qui refuse de choisir entre l’amour et la violence ». Lors d’une session parlementaire, le député LR Damien Abad lit une lettre anonyme adressée à la directrice de l’abattoir incendié. Missive dont la virulence et le caractère ordurier ne sont pas sans rappeler la rhétorique employée par toute une frange des opposants à l’IVG.

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Depuis quelques semaines, l’appellation « steak vegan » est interdite en France ; photo Mikehipp.

Fin octobre, 269 Libération animale appelle à de nouvelles actions. C’est le début des « journées du sang versé ». Fromagers, poissonniers et traiteurs sont à présent dans le viseur des militants antispécistes. À Versailles et dans le treizième arrondissement, des boucheries halal sont à leur tour prises pour cibles. Elisa Keller, déléguée de l’antenne suisse de l’association, avait pourtant indiqué lors des premières offensives que ces commerces seraient épargnés afin de ne pas ajouter au climat d’islamophobie ambiant.

« Des crétins »

Bien que cette radicalisation ne concerne pour l’instant qu’une minorité d’individus, elle n’en reste pas moins problématique dans la mesure où ce regain d’actes plus spectaculaires que réellement préjudiciables écorne l’image de l’ensemble du mouvement auprès de l’opinion publique.

Ces agissements sont également loin de faire l’unanimité parmi les défenseurs de la cause animale. Du côté des personnalités haut placées, les condamnations ne se sont pas fait attendre. Yannick Jadot, candidat EELV à l’élection présidentielle de 2017, a par exemple considéré que les casseurs étaient des « crétins ».

graffiti antispécisme

Les graffitis antispécistes fleurissent depuis quelques années sur les murs et les affiches du métro parisien ; photo Thibault Rios.

À écouter les responsables de la filière de la viande, la profession vivrait la peur au ventre, dans l’attente d’un inéluctable drame. Loin de ces déclarations alarmistes, il apparaît que la grande majorité des commerçants n’a pas cédé à la psychose. Certains se montrent même magnanimes. C’est notamment le cas de Lucas, employé dans une charcuterie de la rue Montorgueil, à Paris : « Je comprends que les gens soient remontés contre la surconsommation de viande et la pollution que cela engendre mais cela ne justifie en rien de s’en prendre aux commerçants. »

Un poissonnier exerçant à quelques pas de là ironise pour sa part sur la capacité de nuisance de cette poignée de casseurs :

« Ils ne mangent ni viande ni poisson. C’est pas leur régime à base de choux-fleurs qui va leur donner les moyens de jouer les gros bras ! »

Du côté des défenseurs des animaux, on craint que ces incidents isolés ne jettent le discrédit sur l’ensemble du mouvement et ne fournissent aux autorités un prétexte pour accentuer les mesures contre la cause antispéciste. Il convient à ce titre de rappeler que le président du CRAC 1,Jean-Pierre Garrigues, a fait l’objet d’écoutes téléphoniques jusqu’à son décès, survenu en novembre 2017.

Suite à la diffusion au début du mois d’octobre 2018 d’un reportage de Zone Interdite consacré à la révolution vegan, les promoteurs du véganisme avaient essuyé sur les réseaux sociaux encore plus d’insultes et de moqueries qu’à l’accoutumée.

Plusieurs partis politiques dédiés à la cause animale

Il y a quelque trente ans de cela, les végétariens, et plus généralement les défenseurs de la cause animale, étaient perçus par le reste de la société comme de gentils doux dingues ou, à la limite, d’inoffensifs casse-pieds. Bien que la France ne compte aujourd’hui que 5 % de végétariens revendiqués, et donc encore moins de personnes adeptes du véganisme, la cause animale trouve un écho plus favorable auprès de l’opinion publique 2.

parti animaliste moselle

Le Parti animaliste s’est présenté à l’élection présidentielle française de 2017 ; photo Parti animiste Moselle.

D’après une étude datant de mars 2017, réalisée conjointement par l’IFOP et l’association L214, 80 % des Français considéreraient la question de la condition animale comme importante. Une avancée dont témoigne l’apparition dans le paysage politique de plusieurs partis dédiés à la défense des animaux en l’espace de seulement deux ans. On peut citer le Parti animaliste, dont plus d’une centaine de membres se sont portés candidats aux dernières législatives, ainsi que le Rassemblement des écologistes pour le vivant, fondé par le journaliste Aymeric Caron, fer de lance du mouvement antispéciste dans les médias.

Aussi minimes qu’ils puissent paraître, ces indéniables progrès participent à une graduelle évolution des mœurs, notamment alimentaires, qui serait restée à l’état embryonnaire sans la pugnacité et le travail de longue haleine effectué par les militants des ONG, en particulier ceux de l’association L214. Dernier fait d’armes en date pour l’association, avoir obtenu de l’État la fermeture provisoire d’un abattoir dont la production était pourtant étiquetée bio, suite à la diffusion d’une vidéo montrant de graves manquements aux normes d’abattage normalement en vigueur dans ce type d’exploitation.


 

NOTES :
Comité radicalement anticorrida.
Étude publiée en 2017 par l’entreprise Harris Interactive.