Manger « local » : les maraîchers franciliens peinent à gagner du terrain

(Enquête de Nicolas Guyard édité par Jérôme Duhamel – 12175 signes)

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Malgré une forte demande des consommateurs en produits frais et locaux, le nombre de maraîchers en Île-de-France diminue. Et la tendance ne semble pas s’inverser malgré les dispositifs mis en place. La faute à l’étalement urbain ?

Une forte demande de produits locaux

Sur le marché de la place de Joinville, dans le XIXe arrondissement de Paris, comme tous les dimanches matin, il y a foule devant l’étal de Jean-Michel Cattiaux. Une vingtaine de personnes patientent avant de pouvoir choisir parmi la quinzaine de variétés de légumes proposés. Le maraîcher-producteur du Plessis-Bouchard, dans le Val-d’Oise, vend l’essentiel de sa production ici, en circuit court. « Ils sont beaux, ses légumes, on voit qu’ils viennent de sortir de terre », s’émerveille Émilie, grand-mère d’origine antillaise qui fréquente le marché depuis plus de quarante ans.

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Rechercher le « local », la qualité, reconnecter la ville aux territoires de production… les consommateurs sont de plus en plus nombreux à se préoccuper de leur alimentation, de leur santé et de la crise environnementale. L’Apur (Atelier parisien d’urbanisme) a dénombré, en sus des marchés forains, plus de 120 circuits courts à Paris et 355 Amap (Association pour le maintien d’une agriculture paysanne) en Île-de-France. Et la demande est potentiellement gigantesque : chaque année, les 12 millions de Franciliens engloutissent 850 000 tonnes de fruits et légumes. Malheureusement très peu sont produits en circuit court. Car les maraîchers de la Région n’arrivent pas à fournir en quantité suffisante, produisant seulement 75 000 tonnes. On est loin de l’autosuffisance alimentaire du Paris du début du XIXe siècle. En effet, malgré une forte demande locale, le nombre de maraîchers en Île-de-France ne cesse de baisser. Ils sont passés de 600 en 2000 à environ 250 aujourd’hui.

 Une offre affaiblie par un métier dur… et le développement des villes

La faute à la difficulté du métier ? « C’est beaucoup d’heures de travail, c’est dur. Cette année, je n’ai pris que trois jours de vacances », explique Jean-Michel Cattiaux, crâne rasé et physique de fort des Halles. À cela s’ajoute des difficultés de recrutement : les saisonniers sont mal rémunérés, le logement dans la région est cher. Et la concurrence est sévère, notamment des autres régions au climat plus favorable.
Mais ces raisons ne suffisent pas à expliquer la forte baisse en Île-de-France des surfaces de maraîchage : 70 % depuis les années 1970.
Le principal coupable est l’ogre urbain, qui réduit les terres agricoles comme peau de chagrin, cantonnant les maraîchers sur 4 280 petits hectares, à comparer aux 569 000 hectares de terres cultivées de la région. « Historiquement, les grandes villes françaises se sont implantées là où il y avait les terres les plus fertiles, pour nourrir la population », explique Christophe Hillairet, président de la Chambre d’agriculture d’Île-de-France. Et c’est bien le problème. Aujourd’hui, les anciens jardins de Paris sont sous le béton. Car en s’agrandissant, la cité a consommé de l’espace (plus de 100 000 hectares de terres agricoles ces cinquante dernières années en Île-de-France, 55 000 hectares chaque année en France), et repoussé l’agriculture loin des lieux de consommation.
« Si on ne reprend pas une exploitation familiale, il est presque impossible de s’installer. Il n’y a plus de terrains autour de Paris », déplore Jean-Michel Cattiaux. Lui a repris celle de ses parents il y a trois ans : 8 hectares pour le maraîchage et 15 hectares de céréales pour alterner et faire reposer les terres tous les cinq ans.

« On reste dans une logique de consommation des sols. »

Marc Nielsen, géographe et chargé de mission à l’association Terres en villes

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Terres agricoles et développement urbain : incompatibles ?

N’y a-t-il rien à faire pour lutter contre l’étalement urbain ? « Les outils existent. C’est juste qu’on ne les mobilise pas suffisamment. On reste dans une logique de consommation des sols », constate Marc Nielsen, géographe et chargé de mission à l’association Terres en villes, spécialisée en politiques agricoles et alimentaires d’agglomérations. Était-il par exemple nécessaire de bétonner 42 000 m² de terres fertiles pour construire à Cesson (Seine-et-Marne) un énième centre commercial, Maisonément, quand on sait qu’il y en a déjà deux à quelques kilomètres : Carré-Sénart, à Lieusaint, et Champ de Foire, à Melun ? Depuis son ouverture en 2008, les fermetures de magasins s’y sont succédé. Il est aujourd’hui en travaux… pour redynamisation.
« Pour les élus locaux, c’est un peu “si on a une pastille du Schéma directeur de la Région Île-de-France (SDRIF), on a le droit d’urbaniser 25 hectares !” », plaisante, à moitié sérieuse, Julia Tual, chargée de mission à la Safer, Société d’aménagement foncier et d’établissement rural, sous tutelle des ministères de l’Agriculture et des Finances, qui a, entre autres missions publiques, celle de lutter contre la spéculation sur les terres agricoles. Et sur la carte du SDRIF 2030 affichée dans le couloir des bureaux parisiens de la Safer, les pastilles sont nombreuses sur les terres agricoles en périurbanité. Elles sont de trois couleurs : jaune (secteur ouvert à l’urbanisation quand un projet de transports en commun est prévu), orange (secteur d’urbanisation préférentielle, sur des terres agricoles) et rouge (secteur de renouvellement du tissu urbain, à densifier, mais déjà perdu pour l’agriculture).
Ceux qui ont du mal à l’avaler, la pastille orange, ce sont les agriculteurs ! Dernier exemple en date ? Le triangle de Gonesse et son carré agricole de 400 hectares s’étendant sur les communes de Gonesse et de Roissy, dans le Val-d’Oise. L’endroit rêvé pour un beau complexe de loisirs, le décrié Europacity. « Les agriculteurs franciliens doivent-ils, une nouvelle fois, être sacrifiés à l’aune des intérêts économiques faramineux de tels projets ? », s’étrangle la Chambre d’agriculture d’Île-de-France.

Vision politique de court terme

Car si les forêts sont sanctuarisées, force est de constater que les terres agricoles ne sont pas aussi bien protégées. Élaborant avec l’État le SDRIF pour définir les grandes politiques publiques, la Région déclare vouloir « maintenir une agriculture de proximité » pour parvenir à « un rééquilibrage » en prévoyant de « rendre inconstructibles 400 hectares de terrain par an au profit de l’agriculture », cela tient plus du vœu pieux, sinon de l’affichage. « Le SDRIF n’a pas fait bouger les lignes. Il n’a pas été relayé au niveau local et n’est pas assez contraignant, déplore Marc Nielsen. Surtout, il y a un problème d’échelle de gouvernance en Île-de-France. Le Grand Paris arrive beaucoup trop tard pour coordonner l’aménagement. » Au niveau intercommunal, les PLUI sont souvent révisés lors de changement des majorités politiques. Et le temps de la mandature n’est pas celui du territoire, qui s’inscrit dans un temps long, celui aussi de l’agriculteur. En moyenne, un exploitant possède 20 % de ses terres et loue le reste. En zone périurbaine, les propriétaires savent que la pression foncière est forte. Ils font donc des baux de courte durée et attendent que les terres agricoles basculent en zone à urbaniser. Et c’est le jackpot : le prix de l’hectare de terres libres, qui oscille entre 6 500 euros (Sud Seine-et-Marne) et 11 000 euros (Val-d’Oise), est multiplié par 20. La tentation est grande, même pour un agriculteur.

Pérenniser les exploitations

Dans l’écosystème maraîcher, le moment critique est celui de la transmission de l’exploitation. Depuis 2000, la moitié des maraîchers d’Île-de-France ont pris leur retraite. « Les exploitations qui sont reprises dans le cadre familial sont celles qui ont été modernisées. Les vieillissantes ne le sont pas, car nécessitant un investissement trop important », constate Stéphane Rolland, responsable du pôle maraîcher de la Chambre d’agriculture. Il y aussi les nouveaux maraîchers, ceux hors cadre familial. « Pour s’installer, il faut de la visibilité sur la destination du foncier, pour se projeter dans la durée », explique Ornella Braceschi, ex-chargée de mission à la Direction régionale interdépartementale de l’agriculture et de la forêt (DRIAAF). Un investissement agricole s’effectue en effet sur quinze ou vingt ans. Surtout, il faut un espace qui ne soit pas morcelé, pour la fonctionnalité de l’exploitation, autre menace fréquente qui participe à la disparition des maraîchers.

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La population agricole a diminué, le salariat s’est substitué en partie à la main-d’œuvre familiale, les chefs d’exploitation sont de plus en plus diplômés.

Pour aider à la reprise et aux installations, plusieurs acteurs peuvent intervenir. La Safer, en premier lieu, qui lutte contre le mitage des espaces par un travail de surveillance et d’intervention foncière (droit de préemption), et accompagne les collectivités pour la mise en place de périmètres de protection et de mise en valeur des espaces agricoles naturels et périurbains (PAEN), de zones agricoles protégées (ZAP). La Safer démarche les propriétaires un à un pour leur demander d’affecter leurs terres en zone agricole sur du très long terme.
Autre acteur important, l’Agence des espaces verts (AEV), qui acquiert du foncier qu’elle met à disposition des agriculteurs en bail rural.

En quête de candidats agriculteurs

Une fois que les terres sont maîtrisées, il faut trouver un candidat. Et c’est loin d’être simple : « C’est un problème qui a été sous-évalué. Il est très difficile de trouver des agriculteurs avec un projet viable », reconnaît Marc Nielsen. Et les candidats hors cadre familial, qui suivent une formation d’un an en CFPPA (Centre de formation pour la promotion agricole), ne rêvent pas forcément d’effectuer leur retour à la terre en périurbain.
Surtout, il faut que le projet tienne la route économiquement. « Les installations hors famille s’effectuent surtout en bio, une priorité de la loi d’avenir pour l’agriculture et l’alimentation et la forêt de 2014. Mais les projets sont fragiles, il y a déjà eu des arrêts », déplore Stéphane Rolland de la Chambre d’agriculture. Et s’il n’y a pas de candidat, les terres sont urbanisées.

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Le Triangle vert, un projet de territoire agriurbain

Une initiative qui tient la route : Le Triangle vert

Mais là encore, tout est question de volonté : d’un côté celle du pouvoir politique local, et de l’autre côté celles des maraîchers, des associations et des citoyens. Parmi les terrains de résistance, citons, à une vingtaine de kilomètres environ au sud de Paris, le Triangle vert des villes maraîchères du Hurepoix, 4 500 hectares dans l’Essonne cernés par l’A10, la N104 et la N20. Ce projet de territoire agriurbain (on en compte douze dans la Région) est né en 2003 d’une prise de conscience des élus locaux de cinq communes d’insérer l’agriculture dans un écosystème plus collectif. L’association a consolidé le foncier agricole, reconquis des friches. Les projets sont discutés dans un collège des communes, un collège des exploitants agricoles et un collège des usagers de l’espace.
Brigitte Bouvier, sa présidente, maire-adjointe de Saulx-les-Chartreux, explique : « Il faut se donner les moyens politiques de garder les agriculteurs. Les élus, s’ils ont la volonté, tous les outils existent. On s’est entouré de l’aide de la Région, du département. Les agriculteurs re-croient à leur métier. Ils vivent correctement dans des petites structures à l’équilibre parce qu’ils vendent au juste prix. »

 

copyright : ARENE 2015

 

Le Triangle vert compte aujourd’hui une trentaine d’exploitations : 70 % en maraîchage et 20 % en céréales. En plus de protéger les terres, l’association a soutenu et développé les différentes filières, incité les producteurs à commercialiser en circuits courts ultralocaux : vente directe sur les marchés parisiens ou de la Petite Couronne, mise en place de deux magasins de producteurs locaux, approvisionnement de cantines, Amap… et même vente sur le Carreau des producteurs franciliens du Marché d’intérêt national (MIN) de Rungis. Et quand son président-directeur général, Stéphane Layani, déclare à l’occasion de l’événement « L’Île-de-France dans nos assiettes », qui s’est tenu fin octobre à Rungis, à l’initiative de la Région, que « c’est le consommateur qui vote et que les gens n’accepteront plus de manger des produits qui ont fait des kilomètres », on espère que quelques lignes ont bougé et que les maraîchers d’Île-de-France vont garder la patate.