Le frelon asiatique, bête noire des apiculteurs

Le frelon asiatique s’est répandu sur tout le territoire français en moins de 15 ans. Ce prédateur menace les abeilles, déjà victimes des pesticides et des maladies. Une invasion que les dispositifs mis en place peinent à maîtriser, et qui fait le désespoir des apiculteurs.

« Quand le frelon asiatique arrive, les abeilles, paniquées, se mettent sur la défensive à l’entrée de la ruche. En vol stationnaire, le frelon leur tourne le dos, pour attaquer celles qui reviennent chargées de pollen, témoigne Hugo, apiculteur en Île-de-France. Ça fend le cœur, quand t’en tues un et que t’en as deux qui arrivent juste après, c’est comme donner des coups d’épées dans l’eau. »

Cette scène est devenue fréquente partout en France depuis l’introduction accidentelle du premier frelon asiatique, en 2004, caché dans des poteries chinoises importées du Yunan par un producteur de bonzaïs du Lot-et-Garonne. Cet hyménoptère s’est ensuite adapté et répandu à travers le territoire, en augmentant son rayonnement de 60 à 100 km chaque année.

Mesurant environ 3 cm de long, le frelon asiatique, ou Vespa velutina nigrithorax, est un peu plus petit que son cousin européen. On le reconnait à sa couleur sombre et à ses rayures discrètes. Seules les extrémités de son abdomen et de ses pattes sont jaunes. Une de ses particularités tient à son régime alimentaire, à 30 % constitué d’abeilles, cette part atteignant près de 70 % en milieu urbain.

Un frelon asiatique noire à pattes jaunes

La filière apicole tente de résister

« Sur 15 ruchettes, une seule a survécu. » En décembre 2016, Paul Lévy, apiculteur en Mayenne, a subi une attaque dévastatrice. « Le problème n’est pas seulement la prédation ajoute Hugo, c’est aussi le stress causé aux abeilles. Elles ne sortent plus, ne butinent plus et ne préparent pas leur hivernage. »

Vespa velutina est désormais recensé sur la totalité des départements français et dans la plupart des pays limitrophes. Les pouvoirs publics, saisis du problème, semblent impuissants à adopter des moyens de lutte efficaces. En Île-de-France, le premier nid fut détruit en 2013. Selon Anne Danthony, de la Fédération régionale de lutte et de défense contre les organismes nuisibles (FREDON), « plus de 400 nids ont été détruits en 2017. Mais fin octobre 2018, on en recense déjà 800. » Même constat à la Fédération régionale des organisations sanitaires apicoles d’Île-de-France (FROSAIF). Pour Étienne Calais, son président et apiculteur, « moins de 20 % des nids existant sont détruits. »

l'invasion des frelons asiatiques de 2004 à 2016

Parti du sud-ouest de la France, le frelon asiatique a maintenant essaimé sur le nord et l’est du territoire.
CC Clame reporter

Depuis 2012, le ministère de l’Agriculture a classé le frelon à pattes jaunes dans la liste des dangers sanitaires de deuxième catégorie pour l’abeille domestique. Un niveau qui impose l’organisation de la lutte et sa prise en charge à la filière apicole. « La filière professionnelle de l’apiculture n’est pas organisée », déplore Quentin Rome, chargé du suivi de Vespa velutina au sein du Muséum national d’histoire naturelle. Et pour cause : « Pour 80 000 amateurs, seuls 500 apiculteurs sont des professionnels » explique Michel Amé, apiculteur et président du Groupement de défense sanitaire apicole (GDSAIF) du Val d’Oise.

Des coûts et des risques élevés pour lutter contre le frelon noir

Vespa velutina est classé « espèce exotique envahissante » par l’Union européenne et le ministère de l’Environnement. C’est donc le préfet de département qui a mission de décider, par arrêté, la prise en charge par les pouvoirs publics du coût financier de la destruction des nids. Mais cet arrêté préfectoral reste peu utilisé. « Lorsque la pression du frelon asiatique est élevée, le préfet adopte un arrêté, explique Quentin Rome. Quand la pression diminue, ce soutien cesse, jusqu’à ce qu’elle redevienne trop forte et qu’un nouvel arrêté soit nécessaire. » En l’absence d’arrêté préfectoral, les services municipaux ne s’occupent que de la destruction des nids sur le domaine public. Si les frelons sont installés sur une propriété privée, c’est au particulier d’assumer le coût.

Nid_frelons_asiatiques_Riberac Dordogne

Les nids de frelons asiatiques accueillir 1500 individus  en moyenne. Souvent difficiles d’accès, leur destruction est coûteuse, voire risquée.
CC Père Igor

Le prix de l’intervention d’un désinsectiseur se situe « entre 200 et 250 euros », selon Michel Amé. Un coût élevé justifié par la complexité du protocole à suivre. Pour Cyprien Férié, de l’entreprise de désinsectisation « Abeilles et nuisibles » qui se déplace entre les départements de Paris et des Yvelines, « une intervention peut prendre jusqu’à 1 h 30 si le nid est situé en haut d’un arbre de 30 m. Je balance sous pression une poudre insecticide dans le nid, qui atteint instantanément tous les frelons présents. Et avant d’enlever le nid, j’attends quelques dizaines de minutes que l’insecticide agisse et que les autres frelons reviennent. » Ce coût, s’il n’est pas pris en charge par la collectivité, n’incite pas les particuliers à appeler un professionnel. « Malheureusement, des gens laissent les nids », constate Cyprien Férié. Et « un nid qui n’est pas détruit en engendre quatre la saison suivante », regrette Étienne Calais.

Mais le risque est parfois plus élevé lorsque certains particuliers détruisent le nid par leurs propres moyens. « J’en brûle deux ou trois dans l’année, admet Paul Lévy. Je m’approche doucement, en combinaison, et je crame le nid avec mon brûleur thermique. » Cette opération est dangereuse, car les frelons qui sentent leur nid en danger attaquent par centaines. Les multiples piqûres peuvent provoquer une réaction allergique mortelle, l’anaphylaxie. Cyprien Férié prévient : « Une combinaison d’apiculteur ne suffit pas pour se protéger de la piqûre du frelon asiatique. Il faut porter une combinaison spéciale. »

Un apiculteur agenouillé devant sa ruche

Les apiculteurs sont équipés pour se protéger de leurs abeilles, mais leurs combinaisons ne résistent pas aux dards des frelons asiatiques.
CC pas d’auteur crédité

Une menace de plus sur la biodiversité

Ne pas suivre le protocole d’intervention peut se révéler également contre-productif : « Si des reines fondatrices s’échappent, ou si le nid est enlevé avant qu’elles ne soient toutes revenues, elles risquent de fonder d’autres colonies », explique Cyprien. Il existe aussi un risque pour l’environnement : « Quand le nid rempli d’insecticide n’est pas enlevé, des oiseaux, qui se nourrissent des larves, s’empoisonnent. » Et l’insecticide risque de se répandre dans l’environnement si le nid se décroche et tombe à terre, ou pire, dans l’eau d’une rivière.

Autre dérive constatée, les entreprises de désinsectisation qui, pour casser les prix, ne respectent pas le protocole. « Ils n’enlèvent pas le nid, dénonce Cyprien. Ils font juste un simple pschitt. Certains utilisent des techniques de paintballs avec des billes remplies d’insecticide. » Michel Amé confirme ces mauvaises pratiques : « Lorsque le nid est très haut dans un arbre, de nombreuses billes manquent la cible et se répandent dans la nature. Il y a une liste noire de ces entreprises, et une liste des entreprises agréées sur le site de la GDSAIF. » C’est pourquoi Cyprien Férié s’est formé auprès de la FREDON, afin d’être « agréé aux bonnes pratiques et référencé. »

Face aux défauts de prise en charge par l’État ou les collectivités, des initiatives locales ont créé de la solidarité financière. Ainsi, en Mayenne, « la majorité des communes paient le coût de l’intervention », indique Paul Lévy. Et en Île-de-France, chez Michel Amé, « certaines mairies le prennent en charge totalement, comme Saint-Prix, ou partiellement, comme Montmorency, avec un forfait de 80 euros par intervention. D’autres décident en fonction de la situation sociale de l’intéressé. »

Les communautés de communes s’organisent également dans cette voie, comme celles de Melun Val de Seine, Sausseron-Impressionnistes ou Vexin Centre. Mais tant que la prise en charge ne sera pas homogène sur le territoire, la lutte contre la prolifération du frelon à pattes jaunes restera inefficace « Il faut sensibiliser les collectivités locales, faire du lobbying », poursuit Michel Amé. Le frelon asiatique, on ne pourra pas l’exterminer, mais il faut réguler sa présence. Il s’agit d’un problème de santé et de sécurité publique. »

gros plan d'une tête de frelon asiatique

Dévoreur d’abeilles, perturbateur de la biodiversité, Vespa velutina cause de nombreux ravages autant en campagne que dans les villes.
CC Gilles San Martin

Pour beaucoup, les ravages du Vespa velutina dépassent le secteur apicole. « Cette année, dans la Manche, 280 interventions d’urgence ont conduit les victimes à l’hôpital, s’alarme Étienne Calais. Il y a un mois, à Conflans-Sainte-Honorine, 12 enfants ont été hospitalisés du fait de la chute d’un nid dans une cour d’école» En écho, Paul Lévy se souvient de son « ami apiculteur de 28 ans, qui s’est fait piquer à la tête. Il n’était pas allergique, mais il est tombé 3 semaines dans le coma. Le venin est costaud. Et le dard mesure 8 mm, contre 4 mm pour le frelon européen. »

Plus agressif que le son cousin européen, selon Cyprien Férié, le frelon asiatique serait un risque pour la biodiversité. En s’attaquant à l’abeille, acteur incontournable de la pollinisation, mais aussi aux insectes en général : « Un nid secondaire, c’est 45 000 proies sur une année », croit savoir Étienne Calais. « Les abeilles domestiques, c’est la partie émergée de l’iceberg, ajoute Paul Lévy. Ils attaquent les abeilles sauvages et de nombreux autres insectes. » Une opinion que partage Hugo. « J’imagine qu’ils se nourrissent de tout. Il doit y avoir une perte en matière de biodiversité qui dépasse le cas de l’abeille domestique. »

Abeille butinant une fleur

Actrices indispensables de la biodiversité, les abeilles participent à 80% de la pollinisation des fleurs.
CC Christels

Les scientifiques sont perplexes

Quentin Rome relativise pourtant le propos des apiculteurs : « Vespa velutina ne présente aucun danger particulier pour l’humain. Comparé au frelon européen, il est plutôt moins agressif. Il est inoffensif tant qu’on ne s’approche pas à moins de 5 m de son nid, son dard n’est pas plus gros et, selon les analyses toxicologiques, son poison n’est pas plus violent que celui d’hyménoptères comme le frelon européen, la guêpe ou l’abeille. » En écho, l’agence régionale pour la biodiversité estime que « dans l’état actuel des connaissances, rien ne permet de dire qu’il [le frelon] a un impact sur la biodiversité. »

Si cet impact sur les abeilles est indéniable, le frelon asiatique est loin d’être le souci principal des apiculteurs. En premier lieu, les pesticides seraient « responsables de la perte de 50% des abeilles », selon Michel Amé. Et le bilan s’alourdit avec les maladies dues aux parasites, comme la Nosema, classé danger sanitaire de première catégorie, ou encore le Varroa, « qui commet 100 fois plus de dégâts sur les ruches que le frelon asiatique », estime Étienne Calais. Parmi tous ces facteurs, « aucune étude ne permet d’évaluer l’impact du frelon sur les abeilles », précise à son tour Sophie Pointeau, chargée de la lutte contre Vespa velutina à l’Institut technique et scientifique de l’apiculture et de la pollinisation.

« Cela coûterait 100 millions d’euros

par an et pendant 10 ans

pour que la population de Vespa velutina

diminue de 50 % »

Et surtout, « aucune méthode de lutte efficace n’existe, admet Quentin Rome. Dans l’état actuel des connaissances, cela coûterait 100 millions d’euros par an et pendant 10 ans pour que la population de Vespa velutina diminue de 50 %. Et, en arrêtant le programme pendant 2 ans, elle reviendrait à son volume initial. » La régulation reste donc, pour le moment, un vœu pieux. La solution consisterait, selon Quentin Rome, à concentrer la recherche sur la protection des ruches et à mettre en place « une combinaison de méthodes » : des appâts ciblés permettant un piégeage sélectif du frelon, des muselières entourant la ruche d’un grillage que peut seule traverser l’abeille, ou la sélection d’espèces d’abeilles plus aptes à se défendre. « Pour le moment, on évalue les méthodes de protection des ruches, explique Sophie Pointeau. Mais nous n’avons pas encore les résultats. C’est le problème de la recherche : c’est long. En attendant, le plus efficace reste la destruction des nids. Tous les chercheurs s’entendent sur ça. »

Piège à frelons

Pour protéger leurs abeilles, les apiculteurs piègent les frelons un par un, en attendant une solution globale et efficace.
CC Abrahami

Les élus en soutien

Depuis septembre 2018, en réponse aux inquiétudes des apiculteurs, 17 questions écrites ont été posées au Gouvernement par autant de députés réclament une stratégie de lutte au niveau national. La députée de l’Orne, Véronique Louwagie, a adressé, le 8 octobre 2018, une lettre au Premier ministre demandant la classification du frelon asiatique en danger sanitaire de première catégorie afin « d’harmoniser la lutte sur le territoire national et de la rendre obligatoire par l’administration avec les moyens qui l’accompagnent. »

Étienne Calais, au milieu de ses ruches, attend « que les chercheurs apportent des solutions. » Tout comme lui, ses collègues apiculteurs prennent leur mal en patience. « Quand on va devant les ruches, on a tous une raquette de badminton pour en tuer quelques-uns, avoue Hugo. Cette satisfaction est inégalable. »

Pierre Pailler