Gamoclès, le comité de scientifiques qui veut rendre leur famille aux bébés éprouvettes

L'éprouvette contient les spermatozoïdes destinés à être inséminés dans l'ovule de la future mère (Crédit photo : iStock)

L’éprouvette contient les spermatozoïdes destinés à être inséminés dans l’ovule de la future mère (Crédit photo : iStock)

Tous nés d’une insémination artificielle, les membres du comité Gamoclès n’ont qu’un but : retrouver les familles d’origine de leurs congénères issus de gamètes. Pour y parvenir, ils comptent sur les progrès de la science en la matière et sur le coup de pouce des géantes banques de données génétiques.

Certains, comme Tobias, l’ont toujours su : « Dans la cour de récré, je demandais aux autres : « Et toi, c’est qui ton géniteur ? » parce que je pensais que c’était pareil pour tout le monde. » Cassandre, pour sa part, n’a découvert qu’à l’âge de 22 ans son mode de conception. Caroline a dû arracher la vérité à ses parents, preuves ADN à l’appui. lls ont la trentaine et sont issus d’une insémination artificielle avec don de gamètes, comme près de 170 000 autres Français. Avec leur amie Morgane passionnée de généalogie et quelques autres, ils ont formé un groupe d’activistes spécialistes de l’enquête génétique. Appelons-les Gamoclès. Un groupe dont l’objectif est d’aider le plus possible de personnes qui, comme eux, sont nées d’un don de gamètes et cherchent à lever le voile sur leurs origines.

En une année, ils ont retrouvé 7 donneurs, 24 demi-frères et sœurs et un grand-parent biologique. Leur méthode s’inspire des techniques criminologiques américaines où les ventes de tests ADN dits « récréatifs », nouveaux cadeaux de Noël à la mode, sont en pleine explosion. Ils ont recours aux réseaux sociaux et à des outils aux noms pittoresques comme « DNA Painter » ou « Prométhéase ». Mais en menant l’enquête conduisant les descendants à leurs géniteurs, Tobias, Cassandre et Morgane (leurs prénoms ont été modifiés) risquent gros. L’accès aux origines est un droit fondamental garanti la Déclaration européenne des droits de l’homme. Néanmoins, la loi française interdit de briser l’anonymat des donneurs de gamètes. Quiconque s’y risque encoure jusqu’à deux ans d’emprisonnement et 30 000 euros d’amende.

« Pour beaucoup, l’ADN c’est du chinois »

Ils ne cherchent pas que pour les autres, mais aussi pour eux-mêmes. Beaucoup au sein de Gamoclès parmi ceux qui sont issus d’une conception par don n’ont pas encore retrouvé leur propre donneur. Quelle que soit la cible, il ne s’agit pas de chercher un parent, mais une histoire. Le principe pour celui qui cherche ses racines n’est pas de s’immiscer dans la vie privée d’autrui, mais de comprendre d’où il vient. Éventuellement d’identifier les risques héréditaires liés à son ascendance. « La première chose à faire avant de se lancer dans une recherche, c’est de réfléchir à ses motivations », confirme Tobias. « Après tout, on engage toute notre famille quand on fait un test ADN », complète Cassandre. Il est, par exemple, arrivé qu’un donneur soit retrouvé parce qu’il ignorait qu’un proche dans sa famille avait fait un test.

« Tout le monde n’a pas la logique. Par où commencer ?, interroge Tobias. Pour beaucoup de gens, l’ADN c’est du chinois. On est là pour les guider. » En un peu plus d’un an d’activité, et environ deux cents dossiers traités, une méthode s’est mise en place. Le kit d’analyse ADN, interdit en vente à la France – mais autorisé à la livraison – est le premier élément à se procurer, préalable à toute enquête sur ses origines. Chaque année, au moment du Black Friday, Caroline, qui travaille chez Apple aux États-Unis, passe commande en gros de plusieurs dizaines de kits auprès d’AncestryDNA. « On n’arrête pas le progrès ! S’il avait fallu en envoyer cinq cents, je l’aurai fait ! », s’exclame Caroline. AncestryDNA est la plus importante des bases de données de profils génétiques. Elle en réunit plus de 10 millions. C’est un peu l’équivalent génétique de Facebook, sauf qu’au lieu de demander une connaissance en ami, vous « matchez » avec de distants cousins.

Un kit ADN à usage unique coûte 59 $. Son emploi peu pratique nécessite parfois une assistance de la part de ceux qui les ont déjà fait. Ce sont des tests salivaires, un simple prélèvement suffit à tout savoir de vous. Puis, on renvoie le kit pour analyse au laboratoire d’AncestryDNA. Cette première étape, de la commande jusqu’à l’attente des résultats, peut durer plusieurs semaines.

Tobias sait ainsi qu’il est à 54 % d’origine celtique

Un fichier appelé « raw data DNA » (données brutes d’ADN en anglais) vous est fourni à l’issue de l’analyse du prélèvement. Imaginez que demain, au lieu de donner votre numéro de sécurité sociale ou votre nom, on vous demande votre carte génétique. C’est exactement ce que représente ce fichier texte, dans lequel vous pouvez voir une liste de chaque gène, sa position sur vos chromosomes, numérotés de 1 à 22 et appelés X et Y pour les chromosomes sexuels. On y voit même les lettres A, T, C ou G, que l’on appelle des nucléotides, et qui forment, par paire de deux, votre génotype. En le parcourant, vous êtes en train de lire dans un langage inconnu que la couleur de vos yeux est composée de l’allèle brun hérité de votre père, et de l’allèle bleu récessif, hérité de votre grand-mère maternelle. Pas de bol, c’est l’allèle dominant, le brun, qui gagne.

« Ce qui nous distingue de nos ancêtres, ce sont environ 700 000 variations de notre ADN, explique Tobias. C’est ce que l’on retrouve dans ce fichier. » Notre ADN est composé de milliards de combinaisons possibles. Mais seule une faible portion suffit à faire de nous un individu unique. Cette portion d’ADN est celle que l’on retrouve dans le fichier raw data. « Avant de commencer proprement une enquête, nous attendons que les gens se soient inscrits avec leurs résultats sur au moins quatre ou cinq registres », précise Cassandre. Ces registres sont des concurrents d’AncestryDNA, d’autres bases de données privées. AncestryDNA dispose, certes, de 10 millions de membres, mais en majorité américains. Les spécialistes de Gamoclès vous expliquent comment importer vos résultats chez ces concurrents. Pour ne citer que les plus gros : il y a MyHeritage, qui figure le plus de Français d’origine caucasienne ; 23andme qui dispose de certains des meilleurs outils, et Family Tree DNA ou GED Match, qui méritent également une mention honorable.

Nombre de personnes dans le monde dont l'ADN a été testée par AncestryDNA ou ses principales concurrentes (MyHeritage, Family Tree DNA, 23andMe, GEDmatch)

Nombre de personnes dans le monde dont l’ADN a été testée par AncestryDNA ou ses principales concurrentes (MyHeritage, Family Tree DNA, 23andMe, GEDmatch)

Le site web des bases ADN – ou l’application mobile de MyHeritage, par exemple – donnent accès à plusieurs types d’informations. La première, les ensembles endogamiques, vous dira d’où vous venez : Tobias sait ainsi qu’il est à 54 % d’origine celtique (ce qui inclut les populations d’outre-Manche). La fiabilité de cette information est toutefois relative. En particulier si vous venez d’un village enclavé et que les croisements génétiques sont restés rares au fil des siècles. De l’avis de Gamoclès, c’est 23andme qui est le plus fiable pour les populations européennes. Mais cette information est en réalité le gadget qui sert d’argument de vente pour les kits de test ADN. Il permettra toutefois d’infirmer ou confirmer plus tard certaines hypothèses.

« Matcher » avec quelqu’un selon les ADN respectives

La seconde information importante, ce sont les « matchs ». C’est à dire les gens avec qui l’on partage un pourcentage commun d’ADN héritable. Un pourcentage à 0 correspond à un lien de parenté trop éloigné pour être significatif, et 50 % à votre parent direct : géniteurs, frères et soeurs, enfants. On appelle ce pourcentage la distance génétique.       « Un jour, un petit malin s’est rendu compte que la distance génétique qui nous sépare d’un parent correspondait à des positions précises dans notre arbre généalogique », nous révèle Cassandre, qui eut plus d’une centaine de correspondances entre tous les registres, mais très éloignés pour la plupart. Tobias, parmi ses matchs, en avait un à       14 %  : son cousin germain, qu’il connaissait déjà. Beaucoup sont inférieurs à 1 %. « Dans ces cas-là, nous conseillons d’attendre un meilleur match. Ce qui finira par arriver, vue la vitesse à laquelle les tests ADN se propagent », prophétise Cassandre. La recherche en l’état serait trop difficile. En tout cas pour les autres. Pour leur recherche personnelle, ça n’arrête pas les membres de Gamoclès.

Quand on tombe sur un match de qualité suffisante, on entre en contact avec. Cassandre ayant repéré que son donneur était d’origine italienne, précise qu’elle est Française et qu’elle cherche son père biologique. « Ont-ils un arbre généalogique ? S’il est déjà en ligne, je demande des précisions et la possibilité d’y accéder. » Gamoclès dispose de modèles prêts à l’emploi pour les non anglophones. Bien sûr, avant de faire toute cela, il faut d’abord s’assurer qu’il ne s’agit pas du côté connu de sa famille biologique. En savoir déjà le plus possible de son propre arbre généalogique, a fortiori lorsque l’on a été conçu par don, est donc quasiment indispensable.

Personne n’est à l’abri d’une surprise. « Il faut presque s’attendre à tomber sur une histoire d’adultère par génération », prévient Morgane, la spécialiste de la généalogie. Les adultères, adoptions, naissances sous X, constituent autant d’impasses qui mettent à mal la filiation génétique. Gamoclès a dû à plusieurs reprises se frotter à ces culs-de-sac, rebrousser chemin et recommencer sous un angle différent. « En étant patient, on retrouve le plus souvent un arbre généalogique exploitable au fil des matches sur les différents sites, sur Geneanet par exemple. », rassure Morgane.

Nombre de découvertes (donneurs, demi-frères, demi-soeurs) faites par les utilisateurs de test ADN récréatifs en France, enregistrées au 11 décembre 2018.

Nombre de découvertes (donneurs, demi-frères, demi-soeurs) faites par les utilisateurs de test ADN récréatifs en France, enregistrées au 11 décembre 2018.

Tobias, conçu d’après un don fait au Centre d’étude et de conservation des œufs et du sperme humains (CECOS) de Rennes au début des années 1990, a découvert des noms de famille aux consonances bretonnes dans l’arbre d’un match. Ajouté à cela que son origine est à 54 % celtique d’après MyHeritage, il émet l’hypothèse que son donneur, un homme, porte un nom breton. Reste à identifier parmi les petits-enfants de l’ancêtre commun sur l’arbre lequel pourrait être le donneur potentiel. Dans son cas, Tobias partait d’ancêtres lointains, et a identifié pas moins de 32 candidats à ce jour.

L’identité des donneurs protégée par la loi française

Quand on dispose d’un nom, une simple recherche sur Facebook peut suffire à localiser le candidat. Procéder par déduction au fur et à mesure que les options se présentent permet ensuite de diminuer les possibilités jusqu’à ce qu’il n’en reste plus qu’une. Toutefois, il ne faut pas systématiquement exclure une hypothèse au motif que l’individu recherché ne réside pas là où on s’y attendrait. Il a pu déménager. « Si vous bloquez à ce stade et ne retrouvez qu’un cousin génétique de plus, il est peut-être temps de lui demander s’il accepterait de faire un test ADN, conseille Cassandre. Vous saurez au moins si vous êtes dans la bonne direction. »

Si malgré tout l’arbre génétique que vous explorez est incomplet, et ne vous permet pas de redescendre la piste simplement, il reste la possibilité de le compléter vous-même. Notre équipe d’enquêteurs doit régulièrement se plonger dans les archives publiques numérisées : éplucher les actes de naissance, de mariage, de décès ou de mobilisation qui leur permettront de reconstituer le fil. Tout au long du parcours, de nombreux groupes Facebook d’entraide sont impliqués. DNA Detectives, par exemple, groupe anglophone accessible sur demande, regroupe plus de 100 000 utilisateurs. En français, les groupes Carrefours ADN et France AND regroupent quelques centaines de membres.

Ni Tobias, ni aucun des trois qui dans le groupe sont issus d’un don n’ont pour l’instant retrouvé leur propre donneur. Mais Cassandre a identifié, au sein même des autres gens qu’ils assistaient, une demi-soeur biologique. Plus important encore, elle a récemment appris que sa vraie soeur était issue du même donneur qu’elle. Un donneur qui, avant 1994, ne provenait pas systématiquement d’une banque CECOS. Or, sa sœur souffre d’un handicap mental sévère. Sans que l’on sache précisément si la cause en est héréditaire ou orpheline. Caroline, comme les autres, est en colère contre la politique des CECOS qui a consisté pendant des années à privilégier le secret : « J’étais prête à tout pour faire sauter le système»

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Matière pour encadrés

– Le chiffre exact (170 00 Français, premier paragraphe) est inconnu faute de registres nationaux. Les CECOS (Centres d’étude et de conservation des œufs et du sperme humains) parlent d’environ 70 000 personnes mais ne prennent pas en compte les conceptions par des intermédiaires privés : banques de gamètes étrangères, cabinets de gynécologie, cliniques, etc. D’après Claire A., vice-présidente de l’association PMAnonyme, « le chiffre de 1 350 naissances par an en moyenne est sous-évalué du fait que les CECOS n’enregistraient pas systématiquement les réussites des inséminations et donc la totalité des grossesses ». L’association estime par ailleurs que près de 100 000 personnes pourraient être issues des systèmes privés. Ce qui porterait le nombre total de naissances par don à 170 000.

Arrêt Odièvre c. France du 13 février 2003 , Req.° 42326/98 de la CEDH

– Ces tests sont interdits à la vente sur le territoire français, mais nous pouvons nous les faire livrer.

– 700 000 est le nombre de variations identifiées à ce jour, mais nous estimons n’en connaître que 82 % pour l’instant. 80 % ont été identifiés grâce au génome commun des jumeaux dits homozygotes. Les 2 % restants issus des données du GWAS (Étude d’association pangénomique).

– Au début du xxe siècle, le généticien Thomas Hunt Morgan développe le concept de       « distance génétique ». Après la découverte de l’ADN en 1952, l’un de ses étudiants créera l’unité du centimorgan (cM) pour mesurer précisément la distance entre deux gènes.

– D’après l’étude américano-israëlienne ERLICH, Yaniv, SHOR, Tal, PE’ER, Itsik, et al. Identity inference of genomic data using long-range familial searches. Science, 2018, p. eaau4832. publiée le 10 octobre 2018, on peut identifier 60 % de la population d’origine caucasienne grâce à la base de données du site MyHeritage, qui contenait 1,8 million de profils génétiques au moment de l’étude. Avec seulement 2 % de la population référencée, nous pourrons alors en retrouver près de 100 %, selon les prévisions de l’étude.

Geoffrey Fernandez (avec Raphaël Roland-Levy)

Manger « local » : les maraîchers franciliens peinent à gagner du terrain

(Enquête de Nicolas Guyard édité par Jérôme Duhamel – 12175 signes)

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Malgré une forte demande des consommateurs en produits frais et locaux, le nombre de maraîchers en Île-de-France diminue. Et la tendance ne semble pas s’inverser malgré les dispositifs mis en place. La faute à l’étalement urbain ?

Une forte demande de produits locaux

Sur le marché de la place de Joinville, dans le XIXe arrondissement de Paris, comme tous les dimanches matin, il y a foule devant l’étal de Jean-Michel Cattiaux. Une vingtaine de personnes patientent avant de pouvoir choisir parmi la quinzaine de variétés de légumes proposés. Le maraîcher-producteur du Plessis-Bouchard, dans le Val-d’Oise, vend l’essentiel de sa production ici, en circuit court. « Ils sont beaux, ses légumes, on voit qu’ils viennent de sortir de terre », s’émerveille Émilie, grand-mère d’origine antillaise qui fréquente le marché depuis plus de quarante ans.

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Rechercher le « local », la qualité, reconnecter la ville aux territoires de production… les consommateurs sont de plus en plus nombreux à se préoccuper de leur alimentation, de leur santé et de la crise environnementale. L’Apur (Atelier parisien d’urbanisme) a dénombré, en sus des marchés forains, plus de 120 circuits courts à Paris et 355 Amap (Association pour le maintien d’une agriculture paysanne) en Île-de-France. Et la demande est potentiellement gigantesque : chaque année, les 12 millions de Franciliens engloutissent 850 000 tonnes de fruits et légumes. Malheureusement très peu sont produits en circuit court. Car les maraîchers de la Région n’arrivent pas à fournir en quantité suffisante, produisant seulement 75 000 tonnes. On est loin de l’autosuffisance alimentaire du Paris du début du XIXe siècle. En effet, malgré une forte demande locale, le nombre de maraîchers en Île-de-France ne cesse de baisser. Ils sont passés de 600 en 2000 à environ 250 aujourd’hui.

 Une offre affaiblie par un métier dur… et le développement des villes

La faute à la difficulté du métier ? « C’est beaucoup d’heures de travail, c’est dur. Cette année, je n’ai pris que trois jours de vacances », explique Jean-Michel Cattiaux, crâne rasé et physique de fort des Halles. À cela s’ajoute des difficultés de recrutement : les saisonniers sont mal rémunérés, le logement dans la région est cher. Et la concurrence est sévère, notamment des autres régions au climat plus favorable.
Mais ces raisons ne suffisent pas à expliquer la forte baisse en Île-de-France des surfaces de maraîchage : 70 % depuis les années 1970.
Le principal coupable est l’ogre urbain, qui réduit les terres agricoles comme peau de chagrin, cantonnant les maraîchers sur 4 280 petits hectares, à comparer aux 569 000 hectares de terres cultivées de la région. « Historiquement, les grandes villes françaises se sont implantées là où il y avait les terres les plus fertiles, pour nourrir la population », explique Christophe Hillairet, président de la Chambre d’agriculture d’Île-de-France. Et c’est bien le problème. Aujourd’hui, les anciens jardins de Paris sont sous le béton. Car en s’agrandissant, la cité a consommé de l’espace (plus de 100 000 hectares de terres agricoles ces cinquante dernières années en Île-de-France, 55 000 hectares chaque année en France), et repoussé l’agriculture loin des lieux de consommation.
« Si on ne reprend pas une exploitation familiale, il est presque impossible de s’installer. Il n’y a plus de terrains autour de Paris », déplore Jean-Michel Cattiaux. Lui a repris celle de ses parents il y a trois ans : 8 hectares pour le maraîchage et 15 hectares de céréales pour alterner et faire reposer les terres tous les cinq ans.

« On reste dans une logique de consommation des sols. »

Marc Nielsen, géographe et chargé de mission à l’association Terres en villes

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Terres agricoles et développement urbain : incompatibles ?

N’y a-t-il rien à faire pour lutter contre l’étalement urbain ? « Les outils existent. C’est juste qu’on ne les mobilise pas suffisamment. On reste dans une logique de consommation des sols », constate Marc Nielsen, géographe et chargé de mission à l’association Terres en villes, spécialisée en politiques agricoles et alimentaires d’agglomérations. Était-il par exemple nécessaire de bétonner 42 000 m² de terres fertiles pour construire à Cesson (Seine-et-Marne) un énième centre commercial, Maisonément, quand on sait qu’il y en a déjà deux à quelques kilomètres : Carré-Sénart, à Lieusaint, et Champ de Foire, à Melun ? Depuis son ouverture en 2008, les fermetures de magasins s’y sont succédé. Il est aujourd’hui en travaux… pour redynamisation.
« Pour les élus locaux, c’est un peu “si on a une pastille du Schéma directeur de la Région Île-de-France (SDRIF), on a le droit d’urbaniser 25 hectares !” », plaisante, à moitié sérieuse, Julia Tual, chargée de mission à la Safer, Société d’aménagement foncier et d’établissement rural, sous tutelle des ministères de l’Agriculture et des Finances, qui a, entre autres missions publiques, celle de lutter contre la spéculation sur les terres agricoles. Et sur la carte du SDRIF 2030 affichée dans le couloir des bureaux parisiens de la Safer, les pastilles sont nombreuses sur les terres agricoles en périurbanité. Elles sont de trois couleurs : jaune (secteur ouvert à l’urbanisation quand un projet de transports en commun est prévu), orange (secteur d’urbanisation préférentielle, sur des terres agricoles) et rouge (secteur de renouvellement du tissu urbain, à densifier, mais déjà perdu pour l’agriculture).
Ceux qui ont du mal à l’avaler, la pastille orange, ce sont les agriculteurs ! Dernier exemple en date ? Le triangle de Gonesse et son carré agricole de 400 hectares s’étendant sur les communes de Gonesse et de Roissy, dans le Val-d’Oise. L’endroit rêvé pour un beau complexe de loisirs, le décrié Europacity. « Les agriculteurs franciliens doivent-ils, une nouvelle fois, être sacrifiés à l’aune des intérêts économiques faramineux de tels projets ? », s’étrangle la Chambre d’agriculture d’Île-de-France.

Vision politique de court terme

Car si les forêts sont sanctuarisées, force est de constater que les terres agricoles ne sont pas aussi bien protégées. Élaborant avec l’État le SDRIF pour définir les grandes politiques publiques, la Région déclare vouloir « maintenir une agriculture de proximité » pour parvenir à « un rééquilibrage » en prévoyant de « rendre inconstructibles 400 hectares de terrain par an au profit de l’agriculture », cela tient plus du vœu pieux, sinon de l’affichage. « Le SDRIF n’a pas fait bouger les lignes. Il n’a pas été relayé au niveau local et n’est pas assez contraignant, déplore Marc Nielsen. Surtout, il y a un problème d’échelle de gouvernance en Île-de-France. Le Grand Paris arrive beaucoup trop tard pour coordonner l’aménagement. » Au niveau intercommunal, les PLUI sont souvent révisés lors de changement des majorités politiques. Et le temps de la mandature n’est pas celui du territoire, qui s’inscrit dans un temps long, celui aussi de l’agriculteur. En moyenne, un exploitant possède 20 % de ses terres et loue le reste. En zone périurbaine, les propriétaires savent que la pression foncière est forte. Ils font donc des baux de courte durée et attendent que les terres agricoles basculent en zone à urbaniser. Et c’est le jackpot : le prix de l’hectare de terres libres, qui oscille entre 6 500 euros (Sud Seine-et-Marne) et 11 000 euros (Val-d’Oise), est multiplié par 20. La tentation est grande, même pour un agriculteur.

Pérenniser les exploitations

Dans l’écosystème maraîcher, le moment critique est celui de la transmission de l’exploitation. Depuis 2000, la moitié des maraîchers d’Île-de-France ont pris leur retraite. « Les exploitations qui sont reprises dans le cadre familial sont celles qui ont été modernisées. Les vieillissantes ne le sont pas, car nécessitant un investissement trop important », constate Stéphane Rolland, responsable du pôle maraîcher de la Chambre d’agriculture. Il y aussi les nouveaux maraîchers, ceux hors cadre familial. « Pour s’installer, il faut de la visibilité sur la destination du foncier, pour se projeter dans la durée », explique Ornella Braceschi, ex-chargée de mission à la Direction régionale interdépartementale de l’agriculture et de la forêt (DRIAAF). Un investissement agricole s’effectue en effet sur quinze ou vingt ans. Surtout, il faut un espace qui ne soit pas morcelé, pour la fonctionnalité de l’exploitation, autre menace fréquente qui participe à la disparition des maraîchers.

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La population agricole a diminué, le salariat s’est substitué en partie à la main-d’œuvre familiale, les chefs d’exploitation sont de plus en plus diplômés.

Pour aider à la reprise et aux installations, plusieurs acteurs peuvent intervenir. La Safer, en premier lieu, qui lutte contre le mitage des espaces par un travail de surveillance et d’intervention foncière (droit de préemption), et accompagne les collectivités pour la mise en place de périmètres de protection et de mise en valeur des espaces agricoles naturels et périurbains (PAEN), de zones agricoles protégées (ZAP). La Safer démarche les propriétaires un à un pour leur demander d’affecter leurs terres en zone agricole sur du très long terme.
Autre acteur important, l’Agence des espaces verts (AEV), qui acquiert du foncier qu’elle met à disposition des agriculteurs en bail rural.

En quête de candidats agriculteurs

Une fois que les terres sont maîtrisées, il faut trouver un candidat. Et c’est loin d’être simple : « C’est un problème qui a été sous-évalué. Il est très difficile de trouver des agriculteurs avec un projet viable », reconnaît Marc Nielsen. Et les candidats hors cadre familial, qui suivent une formation d’un an en CFPPA (Centre de formation pour la promotion agricole), ne rêvent pas forcément d’effectuer leur retour à la terre en périurbain.
Surtout, il faut que le projet tienne la route économiquement. « Les installations hors famille s’effectuent surtout en bio, une priorité de la loi d’avenir pour l’agriculture et l’alimentation et la forêt de 2014. Mais les projets sont fragiles, il y a déjà eu des arrêts », déplore Stéphane Rolland de la Chambre d’agriculture. Et s’il n’y a pas de candidat, les terres sont urbanisées.

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Le Triangle vert, un projet de territoire agriurbain

Une initiative qui tient la route : Le Triangle vert

Mais là encore, tout est question de volonté : d’un côté celle du pouvoir politique local, et de l’autre côté celles des maraîchers, des associations et des citoyens. Parmi les terrains de résistance, citons, à une vingtaine de kilomètres environ au sud de Paris, le Triangle vert des villes maraîchères du Hurepoix, 4 500 hectares dans l’Essonne cernés par l’A10, la N104 et la N20. Ce projet de territoire agriurbain (on en compte douze dans la Région) est né en 2003 d’une prise de conscience des élus locaux de cinq communes d’insérer l’agriculture dans un écosystème plus collectif. L’association a consolidé le foncier agricole, reconquis des friches. Les projets sont discutés dans un collège des communes, un collège des exploitants agricoles et un collège des usagers de l’espace.
Brigitte Bouvier, sa présidente, maire-adjointe de Saulx-les-Chartreux, explique : « Il faut se donner les moyens politiques de garder les agriculteurs. Les élus, s’ils ont la volonté, tous les outils existent. On s’est entouré de l’aide de la Région, du département. Les agriculteurs re-croient à leur métier. Ils vivent correctement dans des petites structures à l’équilibre parce qu’ils vendent au juste prix. »

 

copyright : ARENE 2015

 

Le Triangle vert compte aujourd’hui une trentaine d’exploitations : 70 % en maraîchage et 20 % en céréales. En plus de protéger les terres, l’association a soutenu et développé les différentes filières, incité les producteurs à commercialiser en circuits courts ultralocaux : vente directe sur les marchés parisiens ou de la Petite Couronne, mise en place de deux magasins de producteurs locaux, approvisionnement de cantines, Amap… et même vente sur le Carreau des producteurs franciliens du Marché d’intérêt national (MIN) de Rungis. Et quand son président-directeur général, Stéphane Layani, déclare à l’occasion de l’événement « L’Île-de-France dans nos assiettes », qui s’est tenu fin octobre à Rungis, à l’initiative de la Région, que « c’est le consommateur qui vote et que les gens n’accepteront plus de manger des produits qui ont fait des kilomètres », on espère que quelques lignes ont bougé et que les maraîchers d’Île-de-France vont garder la patate.

Galeries Lafayette : sous le vernis du luxe, les conditions de travail difficiles des vendeurs

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Les grands magasins boulevard Haussmann, avec leurs vitrines étincelantes et leurs produits luxueux, font rêver nombre de touristes et de Parisiens… Le décor est parfait, la marchandise somptueuse et le client y est roi, mais qu’en est-il de ceux qui travaillent au quotidien pour les marques de luxe ? Les vendeurs, qui eux aussi, doivent être impeccables, tant dans leur tenue que dans leurs comportements, subissent des conditions de travail difficiles, bien loin de l’image de rêve que le magasin offre à ses clients.

Après une mise au placard, Assia, 28 ans, est en arrêt maladie depuis deux mois. Forte tête, elle n’obéissait pas à tous les ordres hiérarchiques. Pourtant, la jeune vendeuse rapporte 50 000 euros par mois à sa marque. Mais ce n’est pas assez. On lui demande de travailler davantage, de faire plus de chiffre. La jeune femme craque et fait un burn-out dont elle n’a, aujourd’hui, plus la force de parler.

Vue des deux étages des Galeries Lafayette se situant sous la coupole, qui abritent au total 3 500 enseignes, dont les marques les plus renommées du luxe

Les Galeries Lafayette accueillent 3 500 enseignes, dont les marques les plus renommées du luxe

Surnommés « les ambassadeurs des marques », 5 000 vendeurs sur les stands de luxe travaillent aux Galeries Lafayette du célèbre boulevard Haussmann. Dans ce temple du shopping, prisé des touristes du monde entier, 80 % des vendeurs sont des femmes. Polyglottes et polyvalentes, elles accueillent 37 millions de personnes par an et ont pour mission d’être réactives aux moindres désirs de leurs clients internationaux. Mais derrière cette vitrine parisienne idéale, la réalité est moins glamour : surcharge de travail, station debout pénible, stress du chiffre permanent, parfois même brimades de la part des managers. Debout huit heures par jour, large sourire aux lèvres, elles servent des milliers de personnes dans un bruit incessant. Le nombre d’accidents de travail ne cessent de croître depuis 2016, tout comme le nombre d’arrêts maladie, selon la direction et les syndicats. Les conditions de travail de cette armée du luxe se dégradent.

Les Galeries Lafayette accueillent 3 500 marques. Dans un décor d’opéra, sous la coupole vitrée en style néo-byzantin, les marques les plus renommées du luxe, Chanel, Dior, Gucci, Prada, sont concentrées sur les trois premiers étages. Dans les vitrines éblouissantes, sur les présentoirs dorés, est présentée la nouvelle collection. Les prix des modèles exposés et des derniers cris de la mode ne sont pas affichés. Ils coûtent des milliers d’euros. Pour accéder au grand magasin, Anaïs, jolie brune élancée aux yeux sombres, pointe son badge à l’entrée du personnel. Il est 8 heures 45. Ce geste, elle le fait six fois par jour pour signaler ses allées et venues, enregistrant ainsi le nombre d’heures travaillées. Avant de commencer son travail, elle passe son uniforme : cardigan noir, derbys, pantalon à pinces. Une dernière mise en beauté : un coup de rouge à lèvres écarlate contrastant avec son maquillage discret. Sa coiffure en queue de cheval est bien soignée. Un dernier regard dans le miroir : Anaïs est tirée à quatre épingles. Cette tenue est strictement imposée par la maison : pas de bijoux, ni de parfum d’une autre marque.

La coupole des Galeries Lafayette avec ses vitraux de style néo-byzantin

La coupole des Galeries Lafayette avec ses vitraux de style néo-byzantin

La guerre des chiffres

Puis Anaïs se rend au briefing du matin. « À cette réunion, on ne parle que de chiffres, le chiffre de la veille, le chiffre de la semaine. Combien de chiffre d’affaires en moins ou en plus par rapport à nos concurrents », précise la jeune femme. Les vendeuses du luxe perçoivent un salaire fixe proche du SMIC, plus une commission de 10 % au maximum sur chaque vente, soit en moyenne 600 à 800 euros par mois. « Dans ce métier, le temps c’est de l’argent. Il faut faire un maximum d’argent »affirme Céline Wong, une ancienne vendeuse de Burberry. Le défi des marques est de réaliser au minimum un million d’euros de chiffre d’affaires par mois sur un stand. Pour huit vendeurs, cela revient à réaliser 125 000 euros d’objectif, soit 50 sacs de luxe à 2 500 euros à vendre par mois. Chaque semaine, les vendeurs sont convoqués individuellement en entretien individuel pour parler de leurs performances.

Tous les mois, chaque vendeur doit réaliser un chiffre d'affaire de 125 000 euros, soit l'équivalent de 50 sacs de luxe à 2 500 euros.

Tous les mois, chaque vendeur doit réaliser un chiffre d’affaire de 125 000 euros, soit l’équivalent de 50 sacs de luxe à 2 500 euros.

Erwin Meudec, défenseur syndical et salarié de la marque Burberry, observe que les objectifs sont en croissance vertigineuse chaque année. Dans ce contexte, « le but de la direction est de ne pas payer les primes. On a 200 vendeurs, cela fait 230 euros de prime pour chacun si on réalise le chiffre d’affaire. 26 000 euros par mois et 300 000 euros de primes à donner par an. » Le mois passé, Jérémie, vendeur du groupe Kering, devait atteindre 130 000 euros « À la fin du mois, il me manquait quelques milliers d’euros. Pas de prime, 800 euros en moins sur le salaire », le jeune homme, dégouté, baisse la tête. Parlant pourtant couramment portugais, anglais et espagnol, il ne peut pas rivaliser avec les vendeurs asiatiques qui arrivent à atteindre l’inatteignable. Les clients chinois sont les plus chéris. En 2017, ils étaient 90 000 à visiter les Galeries Lafayette. Ce sont des acheteurs compulsifs, pressés, ayant un fort pouvoir d’achat.

« Quand tu mets plusieurs lions en cage, les plus forts gagnent. Les vendeurs hyper compétitifs se battent comme des chiens pour vendre et éliminent les autres. » 
Une syndicaliste

« Ce système de primes engendre la compétition et la concurrence entre les vendeurs, stimulés par les managers et la direction », estime Pascal Barbier, maître de conférence en sociologie à la Sorbonne. « Quand tu es payé à la com’, il n’y a pas d’esprit d’équipe, c’est chacun pour soi », affirme Céline Wong. « C’est la guerre sur le floor, on est des requins : le but est de ramasser le plus. Tu ne vois pas les clients comme tel, mais comme du pognon, un portefeuille. » Les plus faibles peuvent difficilement durer dans ce métier. C’est la loi de la jungle dénonce une syndicaliste : « Quand tu mets plusieurs lions en cage, les plus forts gagnent. Les vendeurs hyper compétitifs se battent comme des chiens pour vendre et éliminent les autres. » 

Aux petits soins pour les clients

Après avoir exécuté les dernières directives de son manager – vérifier son stock, ouvrir la caisse, faire le journal de caisse, ranger les vitrines – Anaïs s’attaque aux clients. Elle a les numéros de 1 600 clients internationaux sur son portable professionnel. Leurs goûts, leurs habitudes, leurs vies ne sont plus des secrets pour cette jolie brune. Parlant couramment quatre langues étrangères, elle souhaitera par texto un joyeux anniversaire à dix personnes. Une manière de les fidéliser et d’optimiser son temps.

Pour faire plus de chiffre, Anaïs a travaillé tous les dimanches de 2017. Elle montre la dernière nouveauté à une touriste chinoise installée confortablement sur un pouf de velours. Agenouillée, la jeune vendeuse la chausse d’un magnifique soulier beige, comme si sa cliente était Cendrillon, en lui présentant le modèle en anglais.

Travail ou vie de famille : il faut choisir

Depuis les lois Macron et El Khomri, les Galeries Lafayette sont classées en zone touristique et ouvrent tous les dimanches. Les syndicats du commerce farouchement opposé au travail dominical ont essayé de négocier des accords d’entreprise avec la direction des grands magasins. Bataille perdue ! C’est finalement sur la base du volontariat que les vendeurs vont venir travailler pendant cette journée censée être de repos. « Un volontariat illusoire », affirme le sociologue Jean-Yves Boulin. Selon une syndicaliste,« il y a des gens qui ne veulent pas travailler le dimanche. La marque leur impose ». Erwin Meudec confirme : « les managers exerce une pression sur les vendeurs « Tu n’as travaillé aucun dimanche ce mois-ci. Ce n’est pas sympa de ta part vis-à-vis de tes collègues. Tu sais bien qu’on gagne double. Ce serait bien que tu sois volontaire » ». Pascal Barbier explique que ce n’est pas un cas isolé, les managers jouent souvent la carte de l’affectif pour forcer la main des vendeurs. Ce qui fonctionne d’autant plus que les responsables sont généralement d’anciens vendeurs. « Les vendeuses n’osent pas contester leurs demandes pour garder leur poste et pouvoir évoluer dans ce métier », ajoute le sociologue.

Léa, vendeuse dans un grand magasin, a démissionné pour pouvoir passer plus de temps avec ses enfants.

Léa, vendeuse dans un grand magasin, a démissionné pour pouvoir passer plus de temps avec ses enfants.

 

Selon Jean-Yves Boulin, les vendeuses qui travaillent les dimanches perdent du temps de sociabilité : « les plus impacts sont les mères de famille qui passent moins de temps avec leurs enfants et leur famille. Mais également pour tout ce qui est relations sociales, amis, pratique de sport, de loisirs. Dimanche étant le seul jour de synchronisation». Diane, responsable d’une marque de bijoux, aux faux airs de Sharon Stone, culpabilise. Elle passe moins de temps avec ses enfants à cause de son travail le dimanche et essaie de compenser en semaine. Léa, maman de deux enfants, a une expérience de huit ans dans la vente, en tant que responsable et vendeuse dans plusieurs grands magasins. Alors qu’elle a la vente dans le sang « je pourrais vendre de la neige en hiver s’il fallait », elle démissionne pour se consacrer à ses enfants, « travailler avec des horaires flottants et avoir une vie de famille est impossible ». Pour pouvoir concilier les deux, Léa est devenue gérante de sa propre boutique de bijoux et de prêt-à-porter qu’elle codirige avec une autre ancienne vendeuse.

Un management agressif

Les vendeuses se plaignent d'un management agressif qui peut aller jusqu'à des insultes, des brimades, une interdiction d’aller aux toilettes, voire des menaces physiques.

Les vendeuses se plaignent d’un management agressif qui peut aller jusqu’à des insultes, des brimades, une interdiction d’aller aux toilettes, voire des menaces physiques.

Il y a un an, Anaïs a démissionné d’une marque de luxe. Selon elle, son salaire de 1 500 euros n’était pas motivant et l’attitude de son responsable envers le personnel était exécrable. Dans sa permanence syndicale, Erwan Meudec entend souvent des plaintes similaires. Selon lui, elles se sont multipliées et peuvent prendre différentes formes : insultes, brimades, interdiction d’aller aux toilettes, voire des menaces physiques de la part des managers. « C’était du harcèlement verbal et non pas du management. Le directeur m’a humilié en allant toucher là où ça fait mal, en évoquantdes choses intimes. Il faut rapporter plus de 100 000 euros par mois pour qu’on t’estime », témoigne la jeune démonstratrice. Lise, manager d’un secteur des Galeries Lafayette, souhaite temporiser. Selon elle, tous les responsables ne font pas le choix de ce management agressif et ne dirigent pas leurs équipes d’une main de fer. Peut-être pas tous, mais un certain nombre. Et les vendeurs sous leurs ordres subissent la loi du silence. « Ceux qui ont des managers durs se taisent et obéissent, car ils touchent des salaires entre 2000 € et 4000 €. Ils ont peur de perdre leur place. » De toute façon, les vendeuses signent dans leur contrat une clause de loyauté leur interdisant de parler du fonctionnement interne de la marque.
« Les ordres viennent d’en haut. On est tout en bas, le maillon faible. » Lise est démotivée et fatiguée par son travail qui ne correspond plus à ses valeurs. « Faire du chiffre, du chiffre… On devrait manager autrement les vendeurs. Transformer cet endroit en lieu de vie pour fidéliser les clients ». Mais les managers aussi subissent cette pression. « Ils sont au bout du rouleau. C’est une population de plus en plus démotivée à cause de la pression hiérarchique, confie une syndicaliste qui veut rester anonyme. Aujourd’hui, on m’a informé qu’une manager de Prada est en arrêt maladie. Un burn-out ! »

« C’était du harcèlement verbal et non pas du management. Le directeur m’a humilié en allant toucher là où ça fait mal. »
Anaïs, vendeuse

Le syndicaliste Erwan Meudec menace la direction de faire grève et de bloquer une boutique Burberry. Carla marque a beaucoup de retard sur le paiement d’arrêts maladies, d’accident de travail, de primes, de 13mois etc. Laurence Lapierre, responsable du service de presse de Burberry ne dément pas : « la direction de Burberry prend très au sérieux le bien-être de tout le personnel. Il est important pour nous que tous les employés se sentent respectés sur leur lieu de travail. Nous traitons ce problème très sérieusement et menons une enquête approfondie ».

Une enquête intitulée « Le bien-être en boutique », menée en 2017 par Rétail Management Service, auprès de vendeurs du luxe des grands magasins et des boutiques, montrent que 88 % aiment leur métier et que 58 % sont heureux au travail. Les principaux points négatifs du métier sont l’incohérence de procédure et le peu de valorisation du métier. La fatigue physique ou les horaires décalés obtiennent un très faible pourcentage. On peut noter qu’un tirage au sort pour les participants de cette enquête offrait à quatre d’entre eux un week-end de détente et un bon d’achat de 300 €.

Assia, la jolie vendeuse élancée, a travaillé quatre dimanches de suite. Bien qu’elle soit très fatiguée par la pression du chiffre, le bruit incessant ou la station debout de huit heures d’affilée, elle ambitionne d’atteindre un million d’euros cette année.

Assurances : Le parcours du combattant des « profils à risque » pour assurer leur prêt immobilier

Les questionnaires de santé imposés aux particuliers emprunteurs par les compagnies d’assurance sont souvent à la source de nombreux obstacles pour ceux présentant des « risques de santé aggravés ». Et posent la question des limites du secret médical, du droit à l’oubli et du respect de la vie privée.

 

Esteban[*], 36 ans, se souvient. Il y a dix ans, une erreur médicale durant une opération du cerveau l’a plongé dans le coma. Il a failli mourir. Trois ans plus tard, remis sur pied, il commence des démarches en vue d’effectuer son premier achat immobilier en proche banlieue parisienne. Comme beaucoup de Français, il s’adresse à un courtier bancaire pour l’accompagner dans ses formalités. C’est alors que son passé médical a resurgi.

En 2016, environ quatre millions de demandes d’assurance de prêt immobilier ont été instruites en France. Si cette couverture n’est pas imposée par la loi lors d’un prêt, les banques l’exigent, car c’est pour elles la garantie que l’emprunteur pourra rembourser sa dette en cas de difficultés telles que le chômage ou la maladie. Selon la Fédération française de l’assurance (FFA), 17 % des dossiers concernent des emprunteurs présentant des « risques de santé aggravés ». Ces risques recouvrent des pathologies (VIH, diabète, maladies orphelines) ou certains modes de vie (tabagisme, pratique d’un sport extrême, voyages professionnels dans des pays dangereux ou exercice d’un métier à risque tel que policier ou pompier).

Plus la somme empruntée est élevée, plus la banque exige des garanties. Et ça commence par un questionnaire que le candidat doit remplir. Les questions portent sur les pathologies éventuelles, les antécédents médicaux (opérations, par exemple) mais aussi sur les habitudes de vie. Le médecin-conseil de l’assurance émet ensuite un avis. L’assurance peut alors imposer une surprime, exclure une pathologie de la garantie voire refuser d’assurer la personne, partiellement ou totalement, si le médecin a estimé que celle-ci présentait un risque.

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L’absence de séquelles n’est pas une garantie

Julien a 34 ans. Depuis deux mois, il se bat pour trouver une assurance qui accepte de couvrir son prêt. Début 2017, il a été victime d’un accident vasculaire cérébral consécutif à une malformation intracrânienne découverte à cette occasion. Cet épisode ne lui a laissé aucune séquelle. Déjà propriétaire, il veut acheter plus grand avec sa compagne car ils projettent d’avoir un deuxième enfant.

« Je fais l’objet d’un suivi médical et mes derniers bilans sont très bons. Pourtant c’est le parcours du combattant pour trouver une assurance. J’ai essayé chez une dizaine d’assureurs, y compris chez ceux qui prétendent couvrir des personnes présentant un risque de santé aggravé. Un seul accepte de m’assurer sous conditions. Et ce n’est pas encore gagné. »

Julien n’est pas un cas isolé. Léa, 36 ans, a eu elle aussi beaucoup de peine à s’assurer du fait de son épilepsie congénitale. Quand elle a fait son emprunt, l’assurance a accepté de la couvrir pour tous les risques qui ne relevaient pas, de près ou de loin, de l’épilepsie. « Cela veut dire que si je ne peux plus travailler à cause de mon épilepsie, l’assurance ne m’indemnisera pas. En plus de cette exclusion, je paye une surprime chaque mois. » Un double malus que les assurés peinent à comprendre.

En cas de doute, l’assurance peut aussi demander des examens complémentaires : tests sanguins (notamment sérologie VIH et hépatites) et urinaires, électrocardiogramme, IRM… Tests qui n’ont parfois rien à voir avec la pathologie déclarée. Julien raconte : « Avec ma compagne, nous avons tous les deux déclaré nos pathologies. Nous avons alors dû nous rendre dans un cabinet privé pour effectuer une batterie d’examens. C’est humiliant de se retrouver face à un médecin qui vous analyse comme un animal de laboratoire. »

Smiley pas content - critère non rempli

Illustration : Amandine H.

Mais où se situe la limite du secret médical pour les compagnies d’assurance ? Quelles informations sont-elles en droit de demander ? Jean-Claude Radier, avocat au barreau de Paris et fondateur d’un cabinet spécialisé dans la défense des particuliers et des PME face aux compagnies d’assurance, est catégorique : « Il n’y a aucune législation concernant les questionnaires, les assurances ont le droit de demander ce qu’elles veulent. C’est l’opacité totale. » Avant de souscrire une assurance, mieux vaut alors en démarcher plusieurs. Certains assureurs couvriront un particulier en rémission d’un cancer quand d’autres ne le feront pas.

 

 « Si je joue franc-jeu, aucune chance d’obtenir mon prêt. »

Face à ces difficultés, certains assurés comme Esteban ont dissimulé leur pathologie. Pour son premier achat, il empruntait peu. « J’ai expliqué à mon conseiller que j’avais eu un grave souci de santé pour lequel j’étais encore suivi. Il m’a alors prévenu que si je jouais franc-jeu, je n’aurais aucune chance d’avoir mon prêt. Il m’a proposé de faire comme si cette conversation n’avait jamais eu lieu… J’ai choisi cette deuxième option », ironise-t-il.

Mais mentir ou faire une fausse déclaration est très risqué. Selon le Code des assurances, « le contrat d’assurance est nul en cas de réticence ou de fausse déclaration intentionnelle de la part de l’assuré, quand cette réticence ou cette fausse déclaration change l’objet du risque ou en diminue l’opinion pour l’assureur (…) ». Mais cela est également valable si l’on ne déclare pas un antécédent qui n’a rien à voir avec le sinistre. Il ne faut donc rien dissimuler. Certaines assurances insistent pour que les candidats remplissent ces questionnaires avec leur médecin de famille ou leur spécialiste. Et si la Fédération des médecins de France rappelle aux médecins dans une note de 2015 qu’ils peuvent aider leurs patients à remplir le questionnaire, elle leur déconseille aussi de le signer. En effet, « le fait pour un médecin de signer ou contresigner le rend responsable au même titre que le patient de la véracité et de l’exhaustivité de la déclaration (…) », peut-on y lire.

« Les magistrats sont sévères et leurs décisions sont rarement favorables aux assurés, prévient Jean-Claude Radier, surtout lorsqu’ils ont menti de manière délibérée. Au mieux, le contrat devient caduc, au pire, l’assuré risque jusqu’à cinq ans de prison. »

Les gouvernements qui se sont succédé depuis une dizaine d’années ont pourtant tenté d’inverser le rapport de force largement en défaveur des assurés. La loi Lagarde de 2010 permet à l’emprunteur de ne pas souscrire à l’assurance proposée par sa banque, la loi Hamon de 2014, de changer d’assurance emprunteur en cours de contrat et l’amendement Bourquin du 1er janvier 2018, de résilier son assurance à chaque date anniversaire.

Mais à en croire Romain Girard, de la fédération Familles rurales, troisième plus grande association de consommateurs en France, ces mesures ont aussi eu des effets délétères. « Cette ouverture à la concurrence des assurances a créé une sorte de système à deux vitesses. Avant, on avait des “contrats groupe” (ou contrats collectifs, ndlr) liés aux banques, plus chers mais qui permettaient une plus grande mutualisation des risques. Aujourd’hui, les emprunteurs peuvent se désolidariser de l’assurance de leur banque, ils vont voir d’autres prestataires et souscrivent en somme des “contrats sur mesure”. » Conséquence : les jeunes bien portants ne payent pas cher quand les candidats plus âgés ou malades doivent mettre la main au porte-monnaie. Il est à noter qu’au cours de cette enquête, nous avons tenté de joindre à de nombreuses reprises la Fédération française de l’assurance. Elle n’a donné suite à aucune de nos sollicitations.

Dispositions légales et recours possibles

Il existe quand même des recours. Par exemple, la convention Aeras (s’Assurer et emprunter avec un risque aggravé de santé) signée conjointement en 2006 par les assureurs, les banques, les associations de malades et les ministères de la Santé et de l’Économie, est censée faciliter les démarches des personnes qui ont rencontré des problèmes de santé. Autre avancée importante : un « droit à l’oubli » ajouté à cette convention en 2015 permet de ne plus déclarer certaines pathologies guéries (cancers ou hépatites, par exemple).

Ce texte est revu et amendé chaque année au rythme des avancées médicales ou des négociations avec les associations de malades. « Mais il n’a rien de contraignant », peut-on lire sur le site de l’UFC-Que choisir qui a refusé de signer le texte. Même si les chiffres sont encourageants – 93 % des dossiers obtiennent une proposition d’assurance –, pour Romain Girard, « la convention va dans le bon sens mais il y a encore beaucoup à faire. Ce sont des démarches souvent longues et fastidieuses qui peuvent prendre jusqu’à deux mois. » Par ailleurs, le montant de l’emprunt est limité à 320 000 euros. Il suffit d’ailleurs de visiter quelques forums sur Internet, tels que celui du site d’informations seronet.info consacré aux problèmes de toutes sortes rencontrés par les personnes atteintes du VIH-SIDA, pour se rendre compte que de nombreuses personnes se sentent encore discriminées.

Pour se repérer dans le maquis des assureurs, de nouveaux courtiers ont fait leur apparition sur le marché. Handi-Assur, Askapi, Meilleurtaux.com, Réassurez-moi et d’autres encore se sont spécialisés dans les risques aggravés de santé. Ils travaillent en collaboration avec plusieurs compagnies d’assurance pour permettre aux « profils à risque » d’augmenter leurs chances d’obtenir une proposition de contrat et sont rémunérés par l’assurance ou par l’assuré. Peu d’entre eux affichent leurs prix sur leur site, c’est souvent un conseiller qui, après avoir étudié son dossier, contacte l’emprunteur pour lui préciser le tarif qui s’élève souvent à 50 ou 100 euros de « frais de dossiers ».

Les associations de malades prennent aussi le problème à bras-le-corps. La Fédération française des diabétiques a été précurseur : en 1989, elle a créé un partenariat avec la compagnie d’assurance Allianz pour que les malades puissent emprunter aux meilleures conditions, le diabète étant une pathologie très difficile à assurer compte tenu de l’incertitude de son évolution. « Nos adhérents arrivent en général à s’assurer, mais cela reste compliqué quand d’autres pathologies sont associées au diabète. Nous n’avons pas encore de contrat prévoyance. Mais le groupe est assez ouvert à la discussion et tous les ans nous nous réunissons pour réajuster les contrats », explique Sophie Trilleaud du service social et juridique de la fédération. Le contrat inclut tout de même une surprime très variable, qui dépend du stade de la maladie et de l’âge du client.

Enfin, la taxe sur le volet décès de l’assurance, qui avait été supprimée il y a quelques années, devrait refaire son apparition dans le projet de loi de finances 2019 : un coût supplémentaire pour des assurés qui payent déjà plus cher cette garantie.

Face à tous ces obstacles, Julien se sent piégé. Il a bien été tenté de cacher ses soucis de santé. Il s’est ravisé. Trop risqué pour sa compagne et sa fille qui en subiraient les conséquences s’il lui arrivait quelque chose. Mais il a le sentiment qu’à 34 ans, il est bloqué dans ses projets : « Si je n’obtiens pas mon prêt, je ne pourrai pas acheter plus grand ou je devrai m’éloigner encore un peu plus de mon travail. »

 

Cécile Lavolot – édité par Amandine Hervagault

[*] Les prénoms des particuliers emprunteurs ont tous été modifiés.

Football amateur : les violences démotivent les arbitres

Daniel Moreira (en blanc, de dos) expulsé du banc de la réserve du RC Lens par l'arbitre Mike Denis lors du match RC Lens B / AC Amiens, comptant pour la cinquième journée du Championnat de France de football amateur (CFA), le 12 septembre 2015, au stade François Blin d'Avion. Crédit : Supporterhéninois, licence Creative commons.

Daniel Moreira (en blanc, de dos) expulsé du banc de la réserve du racing club de Lens par l’arbitre Mike Denis, lors du match Lens B contre l’Athletic club d’Amiens comptant pour la cinquième journée du Championnat de France de football amateur, le 12 septembre 2015, au stade François Blin, à Avion. Crédit : Supporterhéninois, licence Creative commons.

 

En raison de la montée de la violence dans les stades, les clubs de foot amateur peinent à trouver des arbitres pour les rencontres qu’ils organisent. Une situation qui semble sans solution.

Après vingt-quatre ans d’exercice de la fonction d’arbitre, le Montalbanais Pierre-Nicolas Gallo jette l’éponge et dresse un constat amer sur l’évolution des mentalités dans le foot amateur :

« J’ai reçu un coup de tête d’un joueur pendant un match de deuxième série. Depuis je ne prends plus de plaisir à arbitrer. Les joueurs croient que nous détenons le résultat du match, alors que nous sommes impartiaux. À chaque rencontre, nous sommes contestés et insultés. Les noms d’oiseaux fusent. » (Interview filmée publiée le 11 octobre sur le site de La Dépêche.fr ).

 

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Le frelon asiatique, bête noire des apiculteurs

Quote

Le frelon asiatique s’est répandu sur tout le territoire français en moins de 15 ans. Ce prédateur menace les abeilles, déjà victimes des pesticides et des maladies. Une invasion que les dispositifs mis en place peinent à maîtriser, et qui fait le désespoir des apiculteurs.

« Quand le frelon asiatique arrive, les abeilles, paniquées, se mettent sur la défensive à l’entrée de la ruche. En vol stationnaire, le frelon leur tourne le dos, pour attaquer celles qui reviennent chargées de pollen, témoigne Hugo, apiculteur en Île-de-France. Ça fend le cœur, quand t’en tues un et que t’en as deux qui arrivent juste après, c’est comme donner des coups d’épées dans l’eau. » Continue reading

Protection de la jeunesse en Seine-Saint-Denis : un système social en crise

Enquête de Yann, relecture par Virginie

Sous effectifs, nouvelles recrues mal formées, heures supplémentaires qui empiètent sur le temps personnel…  Dans le 93, les conditions de travail n’ont cessé de se dégrader au sein des différentes structures départementales et associatives dédiées à la protection de la jeunesse. Résultat : manquements et retards de prise en charge des dossiers qui risquent de fragiliser la situation d’enfants déjà en difficulté.

Dans la nuit du lundi 17 septembre 2018, Luigi, un jeune de 16 ans, est mort lors d’une fusillade dans une rue de Saint-Denis. Dans la semaine qui a suivi, l’émotion est restée vive. Le samedi, une marche blanche a réuni plus de 400 personnes. Des élus de la mairie et du département étaient présents parmi la foule pour soutenir la famille. Victime d’une balle perdue, Luigi n’aurait pas dû se trouver là. L’adolescent était suivi par plusieurs services sociaux du département. Un juge pour enfant de Bobigny avait ordonné son placement dans le foyer d’accueil de la Protection judiciaire de la jeunesse (PJJ) de Rosny-Sous-Bois. Placé pour six mois dans la structure, Luigi était parti deux mois au Cap Vert avec ses parents pour les grandes vacances. Or, à son retour en France, il ne réintègre pas la structure de Rosny et meurt deux semaines plus tard à quelques rues du domicile familial. A-t-il échappé à son contrôle judiciaire ? Le foyer n’a-t-il pas jugé opportun de le reprendre ?  Les personnes directement impliquées dans le dossier que nous avons contactées, bouleversées, ont refusé de nous répondre, à l’exception d’une personne souhaitant rester anonyme : « Peut-être que si nous pouvions faire notre travail correctement ce jeune ne serait pas mort ! » Sous-entendu, les structures sociales pour la protection de la jeunesse sont-elles en mesure de remplir leurs missions en Seine-Saint-Denis ?

marche blanche Luigi

Marche blanche en hommage à Luigi le 22 septembre à Saint-Denis – crédits photos : France 3

Pour y avoir travaillé, Fadila Djaoun connaît bien le foyer de Rosny-Sous-Bois, qui avait accueilli Luigi. Aujourd’hui, représentante syndicale CGT pour la PJJ en Île-de-France, elle explique : « Pour encourager ce genre de projet de vacances, il peut y avoir une modification partielle du placement. Mais si on envisage le départ on envisage le projet de retour. » Si les professionnels de la protection de la jeunesse tirent la sonnette d’alarme, c’est parce que le système social en Seine-Saint-Denis connaît une crise profonde. Les chiffres sont éloquents. Sur les 4622 mesures éducatives ordonnées en 2017, seulement 3257 ont été prises en charge. Les élus du département le plus pauvre de France ont, à maintes reprises, alerté eux aussi l’État sur la dégradation de la situation. En vain. À ce jour, 915 mesures éducatives prononcées par les juges pour enfants de Bobigny sont en attente de prise en charge. Les délais mise en œuvre peuvent courir jusqu’à 18 mois. Catherine Bailly, chef de service à l’Association vers la vie pour l’éducation des jeunes (AVVEJ) s’inquiète des conséquences : « Si des mesures sont prononcées c’est bien qu’il y a des enfants en souffrance dans des familles elles-mêmes en grande précarité sociale. Le temps est souvent compté ! »

« En 2013, il y avait 14 titulaires au foyer de Rosny-Sous-Bois. Suite à des changements de direction, il n’y en a plus qu’un aujourd’hui les autres postes sont occupés par des vacataires. » 

C’est cette « impossibilité structurelle de faire correctement son travail » que dénonce Sophie Benhaïm, elle aussi représentante syndicale à la CGT PJJ. Les dysfonctionnements que pointent les syndicalistes n’ont pas tous une conséquence aussi dramatique que la mort du jeune Luigi. Néanmoins, les problèmes sont suffisamment graves pour que les salariés de la PJJ dénoncent leur incapacité à protéger les enfants du 93 comme ils le devraient. Quand Fadila Djaoun est arrivée au foyer de Rosny en 2013, le nouvel établissement était considéré comme un modèle du genre : « Il y avait 14 titulaires. Suite à des changements de direction, il n’y en a plus qu’un aujourd’hui les autres postes sont occupés par des vacataires. » Selon la syndicaliste, la direction a été jusqu’à embaucher des étudiants en cours de formation. « Connaissent-ils toutes les procédures ?  Sont-ils suffisamment formés ? Ont-ils les bons réflexes du métier ? » interroge Fadila. L’enfant n’est plus au centre de la préoccupation des managers. Il a fait place à la gestion budgétaire, à la chasse aux économies. « Les nouveaux cadres sortent des écoles avec leur diplôme de management en poche. Ils ne connaissent pas le métier et n’ont aucune expérience. Ils ne tiennent plus compte de l’expertise des acteurs du terrain », explique Sophie Benhaïm. « Le quantitatif a remplacé le qualitatif, mais ça ne fonctionne pas ! »

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Le square des droits de l’enfant à Saint Denis – photo de mars 2008 – crédits photo : Claude Villetaneuse

 

Dans le 93, 700 jeunes attendent d’être pris en charge, par la PJJ. Pour libérer des places dans les foyers et réduire l’attente, il est demandé aux éducateurs « d’exclure les jeunes majeurs qui n’adhèrent pas aux mesures éducatives, dénonce Sophie. Les éducateurs n’ont plus le temps de travailler, on perd le sens de notre métier. » En 2018, 60 jeunes ont été écartés des foyers du 93. Sophie s’est mise à militer pour défendre un métier auquel elle croit encore : « Les jeunes ont besoin de repères fixes pour adhérer aux suivis éducatifs, il nous faut du temps, plus de personnel qualifié et de la stabilité. Mais notre administration ne l’entend pas. »

« On ne gère plus que les cas les plus urgents, les plus graves. »

Avant d’être suivi par la PJJ ou une autre structure sociale, il y a tout un processus allant du signalement à la mise en place d’une mesure éducative ou pénale par un juge pour enfants . Quand un enfant est signalé par exemple par son établissement scolaire, on parle d’une « information préoccupante ». La cellule de recueil des informations préoccupantes (CRIP) est alors prévenue. Ce signalement est étudié en équipe et si nécessaire, l’Aide sociale à l’enfance (ASE) se saisit alors du dossier et le transmet au parquet. Le juge ordonne alors une investigation afin d’évaluer la situation. Mais le manque de personnel de l’ASE ralentit tout le fonctionnement du système. « Il peut y avoir six mois d’attente pour qu’une évaluation soit faite alors que le délai maximum est censé être deux mois. Autant dire que les situations ont le temps de se dégrader. Notre travail perd tout son sens », constate Mélanie*, assistante sociale à Saint-Denis. Conséquence : « On ne gère plus que les cas les plus urgents, les plus graves. »

Les yeux humides, Sonia*, éducatrice à l’ASE déplore : « On est seul face aux situations, j’ai l’angoisse de me tromper, de mal faire mon travail. Je n’ai plus le temps de penser, pourtant les situations sont complexes et demandent de la réflexion. » Quand les mesures sont mises en œuvre, les associations agréées ne parviennent pas pour autant à les exécuter. Il a fallu plusieurs mois à Camille*, psychologue dans un foyer agréé par l’ASE, pour organiser des médiations entre une adolescente victime de maltraitance et sa famille : « La présence de l’éducateur de l’ASE était obligatoire. Pris dans ses urgences, il décommandait systématiquement. » À Saint-Denis il n’y a pas eu de responsable de l’ASE pendant plus d’un an. Un calvaire pour Mélanie* : « L’administration départementale est centrale, c’est l’organisme qui collecte les informations, recommande et délègue les mesures quand elle ne les gère pas elle-même. »  En avril 2018, Manu accompagnait un adolescent sans domicile fixe. L’éducateur de rue sollicite l’ASE pour trouver un hébergement à l’adolescent. Le temps passe, et finalement le service départemental le rappelle… fin octobre. « Trop tard, entre temps, je l’ai perdu de vue, je ne sais pas ce qu’il est devenu ! », Soupire Manu. Son constat est sans appel : « Quand on va vers les gamins ils nous répondent que cela ne sert à rien. On a intégré la défaite dans notre travail ».

Le département a acté ce manque de moyen à travers une circulaire datée du 11 septembre dernier et passée inaperçue. Le directeur de l’enfance et de la famille et la directrice de la prévention et de l’action sociale indiquent que « du fait de la charge d’activité des équipes, […] l’évaluation pourra être effectuée par un seul professionnel d’un des trois services départementaux (Aide sociale à l’enfance, Protection maternelle infantile ou service social départemental). » (Cf. pièce jointe). Pour les travailleurs sociaux c’est inacceptable. Sonia est désespérée : « Nous ne pouvons pas tout traiter tout seuls, nous avons besoin de l’expertise des autres professionnels pour comprendre la situation dans laquelle un jeune peut se trouver. » Le syndicat SUD territorial s’inquiète de « l’annonce de la fin du travail pluridisciplinaire et dénonce l’illégalité de la directive. »

Crédits photo : Clicsouris via Wikimedia Commons

Au palais de justice de Bobigny, les juges des enfants s’alarment des carences de la justice pour mineurs en Seine-Saint-Denis – Photo d’avril 2007 – Crédits photo : Clicsouris

Le 5 novembre, les juges pour enfant du tribunal de Bobigny ont publié une tribune relayée par Le Monde et France Inter. Marion Potier est l’une des signataires. Elle concède dépasser les délais de mise en œuvre des mesures mais reconnait que, « en raison de ces délais, une mesure éducative prononcée au profit d’un mineur dans un autre département ne le serait pas forcément ici. » Elle essaie bien « de ne pas tomber dans ce travers. Mais finalement, on se dit parfois que la situation du jeune n’est peut-être pas si compliquée et que s’il faut attendre 18 mois, on prend une mesure fictive. »  Interrogée le même jour sur cette tribune, Nicole Belloubet, ministre de la Justice, se contente de botter en touche sur France Inter : « Je ne nie pas la responsabilité de l’État, mais je dis que la mise en œuvre des décisions de nature civile, cela appartient au département. »

« L’ASE (Aide sociale à l’enfance) tente bien de recruter mais personne ne veut travailler dans le 93. Les éducateurs fuient le département. »

En attendant, les jeunes en besoin de protection sont livrés à leur sort. « L’accumulation des signalements est le seul critère qui accélère la mise en place des mesures », confesse Mélanie. Sophie Benhaïm de la PJJ regrette : « Nous suivons des jeunes parce qu’ils ont posé un acte délinquant alors que cela fait trois ou quatre ans qu’ils auraient dû bénéficier d’un suivi dans le civil. » Pour pallier ces problèmes, l’ASE tente bien de recruter mais personne ne veut travailler dans le 93. Les éducateurs fuient le département. 83% des dossiers sont gérés par des associations et les trois associations agréées rencontrent aussi des problèmes de recrutement. En 2017, 8% des postes d’éducateurs n’étaient pas pourvus, en juillet dernier c’était une quinzaine. À l’AVVEJ, « un éducateur doit suivre 25 jeunes mais en réalité c’est plutôt 40 », précise Catherine Bailly. Si deux éducateurs interviennent dans une même famille alors chaque suivi est considéré comme une demi mesure. Ses équipes tiennent « parce qu’elles n’ont pas le choix, on le fait pour le public ».

Sonia est déprimée et regrette de devoir systématiquement bricoler : « Je n’ai plus le temps de faire correctement mon travail ». Quand elle est en arrêt maladie ou en congés, elle n’est pas remplacée et s’oblige à continuer d’écrire des rapports, de répondre à ses mails. « Si je ne le fais pas, c’est mon supérieur qui la fera. Mais il est lui-même débordé, alors, ce sera bâclé. » Côté PJJ, quand Sophie a demandé sa mutation du 92 au 93, « mes collègues m’ont dit que je gâchais mes points de mutation ». Est-ce que ce que le problème vient du public ? Elle balaie la question du revers de la main : « La violence des jeunes on la connaît. On travaille avec, c’est notre métier ! » À la PJJ, « on travaille en flux tendu, dénonce Sophie, notre direction s’étonne qu’un éducateur chute dans les escaliers après une semaine de 60 heures. La convention collective prévoit pourtant 53 jours de vacances par an. Mais beaucoup de collègues sont obligés de travailler pendant les vacances scolaires pour s’en sortir. » Dans l’associatif, les professionnels travaillent aussi le week-end ou la nuit. Il existe même une agence d’Intérim spécialisée dans le travail social. Camille conclut : « En sortant ces gamins de leur famille, l’État français leur fait la promesse de les protéger, de prendre soin d’eux. Ils arrivent dans des foyers où les adultes sont épuisés, de moins en moins formés. Ils sont eux-mêmes en souffrance et n’ont plus les moyens d’exercer leurs fonctions. Interrogeons-nous, quel est le résultat final sur ces enfants ? »

Associations antispécistes : du discours pédagogique aux attaques de boucheries

Enquête de Thibault RIOS, relecture par Céline REICHEL

Tandis que le bien-être des animaux d’élevage préoccupe dorénavant une majorité de Français, force est de constater que le nombre de végétariens n’a pas encore franchi la modeste barre des 5%. Si l’association L214 a conquis l’opinion publique, certaines ONG antispécistes moins consensuelles estiment qu’il faut agir de manière plus virulente pour obtenir un changement radical de société. L’association 269 Libération animale s’attaque ainsi directement aux professionnels de la viande. 

Premier novembre 2018, place du Palais-Royal. Tandis que les premières notes du Requiem de Mozart résonnent, des dizaines de personnes, tout de noir vêtues, se rassemblent au milieu de l’esplanade et serrent les rangs. À l’occasion de la Journée mondiale du véganisme, l’association Vegan Impact a organisé un happening destiné à sensibiliser l’opinion publique au sort des animaux envoyés à l’abattoir. Deux heures durant, les militants, dont certains arborent au niveau du cou une entaille sanguinolente, restent immobiles avec des pancartes aux slogans accusateurs : Manger de la viande, c’est être complice de meurtre ; les animaux ne sont pas nos esclaves

À intervalles réguliers, la funèbre mélodie s’interrompt pour laisser place au vibrant plaidoyer d’Alexandra Blanc, fondatrice et présidente de l’association, qui évoque les « meurtres de masse » et les « pratiques toujours plus barbares » commises sur les « personnes animales ».

« On ne fait pas la révolution avec un sac de courses »

Dans le sillage des fructueuses initiatives de L214, l’une des principales associations françaises de défense des animaux, a essaimé depuis 2016 toute une galaxie de groupes déterminés à renverser la table et à mettre un terme à l’exploitation animale sous toutes ses formes. Là où les représentants de L214 agissent en lanceurs d’alerte, faisant de la pédagogie leur atout principal, ces groupes en plein essor adoptent une position nettement moins conciliatoire, 269 Libération animale en tête.

stand l214 avril 2018 nantes

L214, une des nombreuses associations antispécistes françaises, prépare son stand à Nantes en avril 2018 ; photo Koalas.

Sur le site Internet de cette association antispéciste, le ton est martial. Ses membres se réfèrent plus volontiers aux penseurs de la désobéissance civile, comme Martin Luther King ou les Black Panthers, qu’à Jane Goodall ou Brigitte Bardot. Une poignée d’activistes sont même allés jusqu’à se faire tatouer au fer rouge le numéro 269 – il s’agit à l’origine du matricule d’un veau sauvé de l’abattoir -, en signe de solidarité avec leurs frères à poils et à plumes opprimés par le système spéciste. Ils ne se privent d’ailleurs pas de tacler les militants vegan modérés, qu’ils accusent d’être les idiots utiles d’un « nouveau capitalisme végétal » et dont la stratégie attentiste leur apparaît comme une coupable résignation. « Épargnez-nous vos “ go vegan ! ”, on ne fait pas la révolution avec un sac de courses » proclame ainsi l’un des articles publiés dans la section relayant les actions du groupe.

Pour Ceylan Cirik, cofondateur de l’association 269 Libération animale, « la légalité est une forme de soumission ». Loin des manifestations bon enfant dans lesquelles on préconise une transition en douceur, les membres du mouvement plaident en faveur de l’action directe, seule méthode efficace selon eux pour rééquilibrer les rapports de force.

Bien qu’ils réfutent l’accusation d’appel à la violence, dont les animaux sont à leurs yeux les véritables victimes, ces activistes se sont donné pour mission de « fabriquer du lien insurrectionnel » et entendent « mettre leurs ennemis à genoux ».

Ce dévouement pour les bêtes n’est toutefois pas sans risque. Les militants de 269 Libération animale sont en effet régulièrement amenés à comparaître devant la justice pour répondre de leurs actes. Quatre militants ont ainsi écopé d’une amende de plusieurs milliers d’euros pour avoir participé au blocage d’un abattoir le 26 avril dernier à Houdan, dans les Yvelines. Ils ont filmé cet événement pour le diffuser sur Twitter, Facebook et leur site officiel :

Mais les condamnations ne découragent pas ces guérilleros de la cause animale, qui dénoncent un « acharnement judiciaire »destiné à les « museler ».

Castration à vif des porcelets

Outre les effractions nocturnes dans les abattoirs et la libération d’animaux d’élevage, les activistes ont fait des raids contre les boucheries leur principal modus operandi. Bris de vitrines, graffitis hostiles à la profession et faux sang répandu sur la devanture des commerces : plusieurs dizaines de bouchers ont vu leur établissement devenir la cible de ces dégradations en mai et juin 2018. Attaques qui, pour l’essentiel, se sont concentrées dans le Nord et l’Île-de-France. Face à l’ampleur du phénomène, le président de la Confédération française de la boucherie en avait appelé aux pouvoirs publics, demandant à ce qu’un dispositif de sécurité soit instamment mis en place afin de répondre à ces actes de vandalisme que certains professionnels de la viande n’ont pas hésité à comparer à des actions terroristes.

Des cas similaires ont été recensés en Suisse et au Royaume-Uni, mais ils apparaissent minimes au regard de l’ampleur qu’a pris ce phénomène au pays du foie gras et de la blanquette de veau. Pour Isis La Bruyère, chargée de campagne pour L214la cause de cette multiplication d’actes violents est évidente. Certains militants auraient agi de la sorte par dépit, suite au rejet de plusieurs amendements contenus dans le projet de loi Egalim qui étaient destinés à améliorer les conditions d’élevage et à réduire la souffrance animale.

porcelet élevage intensif tsaag valren

Plusieurs amendements du projet de la loi Egalim qui portaient sur le bien-être des animaux d’élevage ont été rejetés ; photo Tsaag Valren.

Un mécontentement légitime compte tenu de la présence dans le programme du candidat Emmanuel Macron de certaines de ces mesures, telles que l’agrandissement des cages dans les exploitations avicoles ou l’interdiction de la castration à vif des porcelets. À l’arrivée, le seul texte adopté pose l’interdiction, pour les produits végétaux, de l’utilisation de termes ordinairement associés aux aliments issus de l’exploitation animale comme « steak » ou « fromage ». Une provocation pour de nombreux militants, qui se sont sentis doublement floués.

Dans la nuit du 27 au 28 septembre 2018, un abattoir situé dans l’Ain est dévoré par les flammes.  L’acte est revendiqué quelques jours plus tard sur le site anarchiste Indymedia par Lune Blanche et Meute Noire, deux activistes aspirant à la « propagation d’un chaos qui refuse de choisir entre l’amour et la violence ». Lors d’une session parlementaire, le député LR Damien Abad lit une lettre anonyme adressée à la directrice de l’abattoir incendié. Missive dont la virulence et le caractère ordurier ne sont pas sans rappeler la rhétorique employée par toute une frange des opposants à l’IVG.

vegan burger mikehipp

Depuis quelques semaines, l’appellation « steak vegan » est interdite en France ; photo Mikehipp.

Fin octobre, 269 Libération animale appelle à de nouvelles actions. C’est le début des « journées du sang versé ». Fromagers, poissonniers et traiteurs sont à présent dans le viseur des militants antispécistes. À Versailles et dans le treizième arrondissement, des boucheries halal sont à leur tour prises pour cibles. Elisa Keller, déléguée de l’antenne suisse de l’association, avait pourtant indiqué lors des premières offensives que ces commerces seraient épargnés afin de ne pas ajouter au climat d’islamophobie ambiant.

« Des crétins »

Bien que cette radicalisation ne concerne pour l’instant qu’une minorité d’individus, elle n’en reste pas moins problématique dans la mesure où ce regain d’actes plus spectaculaires que réellement préjudiciables écorne l’image de l’ensemble du mouvement auprès de l’opinion publique.

Ces agissements sont également loin de faire l’unanimité parmi les défenseurs de la cause animale. Du côté des personnalités haut placées, les condamnations ne se sont pas fait attendre. Yannick Jadot, candidat EELV à l’élection présidentielle de 2017, a par exemple considéré que les casseurs étaient des « crétins ».

graffiti antispécisme

Les graffitis antispécistes fleurissent depuis quelques années sur les murs et les affiches du métro parisien ; photo Thibault Rios.

À écouter les responsables de la filière de la viande, la profession vivrait la peur au ventre, dans l’attente d’un inéluctable drame. Loin de ces déclarations alarmistes, il apparaît que la grande majorité des commerçants n’a pas cédé à la psychose. Certains se montrent même magnanimes. C’est notamment le cas de Lucas, employé dans une charcuterie de la rue Montorgueil, à Paris : « Je comprends que les gens soient remontés contre la surconsommation de viande et la pollution que cela engendre mais cela ne justifie en rien de s’en prendre aux commerçants. »

Un poissonnier exerçant à quelques pas de là ironise pour sa part sur la capacité de nuisance de cette poignée de casseurs :

« Ils ne mangent ni viande ni poisson. C’est pas leur régime à base de choux-fleurs qui va leur donner les moyens de jouer les gros bras ! »

Du côté des défenseurs des animaux, on craint que ces incidents isolés ne jettent le discrédit sur l’ensemble du mouvement et ne fournissent aux autorités un prétexte pour accentuer les mesures contre la cause antispéciste. Il convient à ce titre de rappeler que le président du CRAC 1,Jean-Pierre Garrigues, a fait l’objet d’écoutes téléphoniques jusqu’à son décès, survenu en novembre 2017.

Suite à la diffusion au début du mois d’octobre 2018 d’un reportage de Zone Interdite consacré à la révolution vegan, les promoteurs du véganisme avaient essuyé sur les réseaux sociaux encore plus d’insultes et de moqueries qu’à l’accoutumée.

Plusieurs partis politiques dédiés à la cause animale

Il y a quelque trente ans de cela, les végétariens, et plus généralement les défenseurs de la cause animale, étaient perçus par le reste de la société comme de gentils doux dingues ou, à la limite, d’inoffensifs casse-pieds. Bien que la France ne compte aujourd’hui que 5 % de végétariens revendiqués, et donc encore moins de personnes adeptes du véganisme, la cause animale trouve un écho plus favorable auprès de l’opinion publique 2.

parti animaliste moselle

Le Parti animaliste s’est présenté à l’élection présidentielle française de 2017 ; photo Parti animiste Moselle.

D’après une étude datant de mars 2017, réalisée conjointement par l’IFOP et l’association L214, 80 % des Français considéreraient la question de la condition animale comme importante. Une avancée dont témoigne l’apparition dans le paysage politique de plusieurs partis dédiés à la défense des animaux en l’espace de seulement deux ans. On peut citer le Parti animaliste, dont plus d’une centaine de membres se sont portés candidats aux dernières législatives, ainsi que le Rassemblement des écologistes pour le vivant, fondé par le journaliste Aymeric Caron, fer de lance du mouvement antispéciste dans les médias.

Aussi minimes qu’ils puissent paraître, ces indéniables progrès participent à une graduelle évolution des mœurs, notamment alimentaires, qui serait restée à l’état embryonnaire sans la pugnacité et le travail de longue haleine effectué par les militants des ONG, en particulier ceux de l’association L214. Dernier fait d’armes en date pour l’association, avoir obtenu de l’État la fermeture provisoire d’un abattoir dont la production était pourtant étiquetée bio, suite à la diffusion d’une vidéo montrant de graves manquements aux normes d’abattage normalement en vigueur dans ce type d’exploitation.


 

NOTES :
Comité radicalement anticorrida.
Étude publiée en 2017 par l’entreprise Harris Interactive.

 

Violence dans le football amateur : les arbitres en première ligne

France : un joueur de 16 ans suspendu trente ans pour avoir frappé un arbitre.

France : un joueur de 16 ans suspendu trente ans pour avoir frappé un arbitre.

 

 

 

 

 

 

« J’ai reçu un coup de tête d’un joueur pendant un match de 2e série. Depuis, je ne prends plus de plaisir à arbitrer. Je pense que les joueurs croient qu’on détient le résultat du match, alors que nous sommes impartiaux. A chaque rencontre, on est contestés et insultés. Les noms d’oiseaux fusent. » Après vingt-quatre ans d’arbitrage, le Montalbanais Pierre-Nicolas Gallo jette l’éponge et dresse un constat amer sur l’évolution des mentalités dans le foot amateur, comme il l’expliquait à La Dépêche, le 11 octobre dernier.

Une violence qui se généralise

Depuis de nombreuses années, le foot amateur connaît une recrudescence de la violence. Dans un sport où les arbitres (26 000 en France, dans le foot amateur) sont fréquemment contestés pour leurs décisions et peu respectés, la tension monte. Le foot professionnel illustre ce constat, et ne donne pas toujours l’exemple. Dans les stades, les actes de violences sont perpétrés par des supporters, des joueurs mais aussi par des personnes extérieures au terrain. On s’aperçoit également que la violence touche des catégories de plus en plus jeunes (les moins de 13 ans), et les femmes. Ce qui n’était pas le cas il y a quelques années. Ce regain de violence décourage les vocations, provoquant ainsi un manque d’arbitres. D’ailleurs, plusieurs d’entre eux, surtout des jeunes, arrêtent d’arbitrer au bout de deux ou trois saisons. Cette carence du nombre d’arbitres fait souffrir le foot amateur et concerne toute la France.

« Pour enrayer la violence, il faudrait plus d’arbitres. Ils font parfois face à des individus violents qui sont nombreux. Ils ne peuvent faire grand-chose si ça s’envenime. Ce serait vraiment une bonne chose, car il manque des arbitres dans toute la France », explique le président de l’Unaf (Union Nationale des Arbitres Français) du Gers.

Sur les terrains, la tension est souvent très élevée. L’arbitre est conspué, insulté, parfois par des centaines de personnes. Il a une grosse responsabilité de par sa mission de directeur de jeu. Il doit s’imposer rapidement, sous peine de voir son autorité mise à mal. Mais l’arbitre se retrouve fréquemment isolé et a besoin de soutien lors de prises de décisions importantes d’un match ou de situations de conflits. « Pour enrayer la violence, il faudrait plus d’arbitres. Ils font parfois face à des individus violents qui sont nombreux. Ils ne peuvent faire grand-chose si ça s’envenime. Ce serait vraiment une bonne chose, car il manque des arbitres dans toute la France », explique le président de l’Unaf (Union Nationale des Arbitres Français) du Gers. En augmentant le nombre d’arbitres, les matchs seraient mieux dirigés, ce qui ferait baisser la nervosité des joueurs.

Les arbitres sont les premiers touchés par la violence.

Lors de la saison 2015-2016, 4.447 faits ont été signalés, majoritairement des actes de violences verbales mais qu’exceptionnellement avec un caractère discriminatoire ou raciste. Dans près de 20%, les arbitres reçoivent toutefois des menaces ou des intimidations lancées par des joueurs.

 

 

Une dégradation du métier d’arbitre

Gaëtan Gouron est un ancien arbitre qui a exercé pendant dix ans, de 2003 à 2013. Devenu journaliste, il a pu observer une dégradation des conditions d’exercice du métier d’arbitre. Il déplore notamment un manque de formation de certains de ces ex-collègues. « Beaucoup d’arbitres ne sont pas assez formés. Ils ne sont pas suffisamment armés pour gérer les conflits lors de matchs sensibles. » On peut devenir arbitre à partir de l’âge de 15 ans jusqu’à 40 ans. Le candidat doit être licencié à la FFF (Fédération Française de Football) et s’adresser à son président de club pour qu’il se renseigne auprès du Conseil départemental de sa région sur les possibilités de formation. Sa candidature est ensuite présentée par son club pour passer un examen. Les arbitres sont constamment sous pression, en raison de l’enjeu, et ont donc besoin sur les matchs à risques de faire preuve de pédagogie et de psychologie. C’est justement ce que doit apporter une formation solide, mais ce n’est pas toujours le cas. La notion de « gestion des conflits » est pourtant intégrée dans le cursus de formation des arbitres, mais ne s’adapte pas assez vite à l’évolution de la violence dans le foot.

Rakoub Kouati est un jeune entraîneur du club du C.S. Pouchet, dans le XVIIe arrondissement de Paris, de la section féminine. « Il y a des arbitres alimentaires qui ne sont pas du tout compétents. Ils s’en foutent et ne sont là que pour l’argent. Ça peut créer des tensions lors de décisions incomprises », estime-t-il. Le président du club, Karl Berkemal, ajoute, irrité : « C’est vraiment scandaleux. Les arbitres alimentaires sont nullissimes ! Je me suis moi-même déjà énervé ! Ça fait péter les plombs des joueurs ! J’ai déjà vu des arbitres qui maîtrisent à peine le français ! »

Damien Groiselle est le président de l’Unaf (Union Nationale des Arbitres Français) d’Île-de-France. Il connaît bien le phénomène de la violence car il a souvent assisté à des réunions avec ses collègues arbitres pour y remédier.

« La violence qui touche les arbitres vient des supporters, des joueurs et parfois même des parents. Dorénavant, il y a également des gens extérieurs au terrain qui n’ont rien à voir avec les clubs, mais qui sont uniquement là pour “ se foutre sur la gueule ”, analyse-t-il. « On observe aussi qu’il y a des personnes armées, parfois masquées, qui débarquent sur les terrains pour se livrer à des agressions. L’identification de ces fauteurs de troubles devient très compliquée. De plus, certains maires refusent d’interdire l’accès aux stades à des personnes susceptibles de semer le désordre, prétextant que c’est un lieu public. C’est un problème de plus en plus inquiétant pour les clubs. »

Les clubs ne peuvent pas se permettre d’investir dans un service de sécurité à chaque match car ils ont déjà de nombreuses charges à payer. Chaque année, les 14 000 clubs amateurs français déboursent 150 millions d’euros (frais d’arbitrage, cotisations des licences et diverses amendes distribuées à la Ligue, aux districts et à la Fédération). Assurer la sécurité dans les stades consisterait pour les clubs à faire appel à des bénévoles qui pourraient surveiller le bon déroulement des matchs. Mais ils ne pourraient pas fouiller les spectateurs à l’entrée du stade, car ils ne sont pas habilités pour le faire. Les clubs se retrouvent donc impuissants face aux problèmes de sécurité. Il est également illusoire de faire appel à la police car elle arrive souvent trop tard.

Un nombre d’agressions en nette hausse

L’Unaf a recensé 4841 agressions verbales ou physiques touchant des arbitres amateurs durant la saison 2016-2017. Elle a également dénombré 379 agressions physiques. En Île-de-France, il y a eu trois fois plus d’agressions pendant la saison dernière : 29 contre 10 au cours de la saison précédente. Afin de réprimer la violence, la loi Lamour du 23 octobre 2006 fait de l’arbitre un chargé de mission de service public. Cela a permis d’aggraver les sanctions contre les auteurs d’agressions. La FFF a mis en place un barème disciplinaire, qui est ensuite appliqué par les ligues et les districts. L’Unaf a salué ces mesures mais déplore que celles-ci n’aillent pas assez loin. Elle réclame donc plus de fermeté, en se focalisant sur l’aspect dissuasif. Laurent Bollet, arbitre et président de l’Unaf de Franche-Comté, confirme cette volonté : « Chaque district a la possibilité de sanctionner par rapport aux actes de violence qui lui sont signalés. Il peut aggraver les peines. Toutefois, l’Unaf revendique une plus grande sévérité pour éviter d’appliquer des sanctions. Elle cherche à mettre en exergue la dissuasion. A une époque, l’Unaf a demandé la radiation à vie pour les auteurs de violences très graves, mais ça n’a pas été retenu. »

Statistiques de janvier 2017 des violences dans le football amateur https://www.lagazettedescommunes.com/telechargements/2017/01/foot-amateur-violences-ondrp.pdf

Malgré les efforts consentis par la FFF, les districts et les ligues, la progression de la violence n’a pas baissé. Même si on ne peut pas parler d’une flambée de violence, celle-ci s’est bel et bien développée sur tout le territoire. Cela témoigne de l’inefficacité des actions qui ont été engagées. Afin d’y remédier, des clubs s’efforcent de trouver des solutions pour stopper la violence. « Des rencontres sont organisées avec les clubs, mais tous ne viennent pas. Évidemment, c’est toujours chez les autres qu’il y a des problèmes ! » se désole le président de l’Unaf de l’Hérault. « Pour éradiquer la violence, il faut créer des complicités entre les présidents de clubs. Il faut aussi relativiser l’importance du foot », poursuit-il. Le président de l’Unaf du Gers témoigne lui aussi d’un dialogue entre les clubs, mais seulement d’une partie d’entre eux : « Il y a eu des réunions dans le Gers, avec les clubs et les arbitres. Tous les clubs ne sont pas venus, mais j’ai apprécié l’ambiance. On a pu échanger. Si les joueurs connaissent mieux l’arbitre, ça peut permettre d’éviter des agressions ».

« Nous avons demandé à parler avec Noël le Graët (ndlr : le président de la FFF) à plusieurs reprises, mais il refuse de nous parler ! La FFF délaisse le foot amateur ! », s’exclame Joël Abela, président de l’AFFA (Association Française de Football Amateur)

Gwenaël Martin est arbitre et regrette, lui aussi, un dialogue insuffisant mais également défaillant : « Les arbitres ont essayé de dialoguer, mais les associations d’arbitres ne l’ont pas fait comme elles auraient dû ». Joël Abela, le président de l’AFFA (Association Française de Football Amateur) déplore une rupture du dialogue avec la FFF : « Nous avons demandé à parler avec Noël le Graët (ndlr : le président de la FFF) à plusieurs reprises, mais il refuse de nous parler ! La FFF délaisse le foot amateur ! »

Avec peu de moyens, le foot amateur est aussi bien seul pour protéger ses arbitres, qui manquent de plus en plus souvent à l’appel.

 Par Hervé Hinopay (Edité par Judith Lewi)