Hervé Le Bras : « Ils votent FN car ils ont perdu espoir »

Pour le démographe Hervé Le Bras, la catégorie sociale ne détermine pas le vote pour le Front national. Les jeunes, les chômeurs, les ouvriers ne votent pas plus que d’autres pour le FN.

herve-le-bras
Hervé Le Bras sur le plateau du « 7/9 » de France Inter, à Paris, le 8 décembre 2015.

Pour Hervé Le Bras, directeur d’études à l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS) et directeur de recherche à l’Institut national d’études démographiques (Ined), les électeurs se tournent vers le Front national car ils ont un sentiment de déclassement : plus d’ascension sociale possible, plus d’espoir en leur avenir, ils ont peur de perdre un emploi dans lequel ils sont bloqués.

Le vote FN s’explique-t-il par l’appartenance à certaines catégories sociales ?

Pas seulement. Bien sûr, on peut dire que 38 % des employés et 16 % des cadres votent FN. Mais les situations, d’un territoire à un autre, sont très diverses. On entend souvent dire que les ouvriers votent FN. En région PACA, par exemple, ce n’est pas vrai. La géographie permet de saisir de façon très précise l’environnement des électeurs du FN. A partir de l’analyse de cartes, je donne de nouvelles interprétations. Mais il n’y a pas un profil-type d’électeur du Front national.

Qu’ont alors en commun les électeurs du FN ?

Le sentiment de déclassement. Le sentiment que leur avenir est bouché. Le vote FN a d’abord une cause économique. En France, on a besoin soit d’emplois très spécialisés, réservés à des gens qui ont un certain niveau d’études, soit d’emplois sans qualification. Ce qui disparaît, c’est l’emploi intermédiaire, auquel aspirent les 80 % de bacheliers que l’on a poussé à avoir leur baccalauréat. Les 25-55 ans ont perdu l’espoir d’un « ascenseur social ». Ce sont eux les plus nombreux à voter Front national, ceux que l’Insee appelle « les professions intermédiaires ».

Est-il vrai que les jeunes sont nombreux à voter FN ?

C’est complètement faux. Première erreur : on avance souvent cette idée à partir de la classe d’âge des 18-35 ans, alors que les jeunes sont les 18-25 ans. Parmi ces jeunes, 1 sur 10 n’est pas inscrit sur les listes électorales. Parmi les inscrits, seulement 1 sur 4 vote. Et parmi ceux qui votent, 28 % votent FN. En définitive, 7 % des jeunes votent FN.

Les seniors sont-ils des électeurs du Front national ?

Les seniors votent pour le FN par ricochet : par peur pour leurs enfants et petits enfants. Ils aiment la stabilité. On dit souvent qu’ils votent à droite. Un chercheur avait montré qu’aux élections de 1988, auxquelles François Mitterrand se présentait pour un second mandat, les personnes âgées avaient voté à gauche.

Les chômeurs votent-ils FN ?

Les chômeurs ne votent pas plus Front national que d’autres catégories. Ils voteraient même moins FN. Beaucoup ne sont pas inscrits sur les listes électorales, d’autres sont abstentionnistes. Nonna Mayer, chercheuse à Sciences Po, a montré que les précaires se désintéressent de la politique.

Dans Le Pari du FN, vous écrivez que les électeurs Front national habitent dans l’espace « périurbain ». S’agit-il de ceux qui habitent dans les mêmes quartiers que la population issue de l’immigration ?

Pas nécessairement. Plus on réside là où il y a une forte population d’immigrés, moins on vote pour le FN. Les électeurs du Front qui habitent le « périurbain » ont ce sentiment de déclassement. Par exemple, ce sont des gens qui ont dû s’éloigner car ils ne pouvaient accéder à un logement assez grand. Ils sont souvent loin de leur travail. Ils n’ont pas une vie facile. Beaucoup d’électeurs du FN ne sont ni très loin ni très près de la population immigrée. Ils la côtoient épisodiquement.

Propos recueillis par Séverine Maublanc