Claire Bretécher exposée pas qu’aux frustrés

Claire Bretécher a posé son crayon depuis quelques années, mais la Bibliothèque publique d’information (BPI), à Paris, lui offre une rétrospective pendant deux mois. Tout au long de sa carrière, elle a abordé avec audace des thématiques qui demeurent sources de vives dissensions.

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L’exposition Claire Bretécher se tient au centre Georges-Pompidou jusqu’au 8 février 2016.

La reconnaissance des auteures de BD n’est pas gagnée. L’exposition de la BPI est la première rétrospective accordée à Claire Bretécher, l’une des figures majeures de la bande dessinée française. Le collectif BD égalité, qui regroupe cent auteures, dénonce les formes que prend le sexisme dans ce champ littéraire. Elles refusent le terme de « bande dessinée féminine » et encouragent la diversité des représentations et la diffusion de ses auteures.

Claire Bretécher est une observatrice et une actrice de son époque, déterminée, travailleuse, précurseuse. Elle a 20 ans dans les années 1960, c’est une bosseuse qui développe son coup de crayon aux Beaux-Arts de Nantes. Elle s’intéresse à la fois à l’école franco-belge représentée par Franquin ou Sempé et à l’école américaine et sa culture underground qui a renouvelé la BD avec le strip.

Seule femme de Pilote

Sa rencontre avec Goscinny en 1963 lui permet d’entrer dans le cercle des auteurs qui révolutionnent la bande dessinée, la destinant à un public plus âgé. Quand on est dessinatrice dans les années 1960, il existe des limites à la liberté de ce que l’on peut proposer, mais Claire Bretécher développe son envie, son ambition. En 1969, elle entre à Pilote. Seule femme de l’équipe, elle n’est pas conviée aux conférences de rédaction. Elle crée L’Écho des savanes en 1972 avec Gotlib et Mandryka et participe au premier mensuel consacré à l’écologie, Le Sauvage.

En 1973, commence une collaboration de trente ans avec Le Nouvel Observateur. Elle y croque Les Frustrés, miroir moqueur des lecteurs de l’hebdomadaire et d’un milieu intello-gaucho-parisien. En 1976, Roland Barthes dit d’elle : « C’est la meilleure sociologue de l’année ! » Elle refuse ce titre, mais aborde toutes les métamorphoses sociales et politiques de son époque. Les questionnements de son œuvre restent d’actualité. Ni juge, ni moralisatrice, Bretécher est une égratigneuse au regard tendre.

Pas langue de bois

Elle colle à son époque, la précède souvent. En 1975, dix ans après la loi qui autorise les femmes à posséder un compte bancaire à leur nom, Claire Bretécher commence à s’auto-éditer. Un an après la naissance du premier bébé né d’une fécondation in vitro en France, elle sort en 1983 Le Destin de Monique. C’est l’histoire de Brigitte, une comédienne trentenaire et célibataire qui veut un enfant et cherche une mère porteuse.

On (re)découvre Bretécher, pas langue de bois pour un sou, un caractère bien trempé dans les vidéos qui égrènent l’exposition. Elle n’est pas là par hasard, avec son regard franc, blagueuse. En 1980, elle va vers la caricature religieuse avec La Vie passionnée de Thérèse d’Avila, adaptation personnelle et féministe d’une mystique auto-entrepreneuse qui sillonne l’Espagne en donnant des conseils pragmatiques à ses ouailles. Une parenthèse scandaleuse qui a déclenché une multitude de courriers alarmés des lecteurs du Nouvel Observateur.

Aujourd’hui, alors que le film La Vie d’Adèle vient de perdre son visa d’exploitation, que les caricaturistes qui osent s’attaquer à la religion sont menacés et que le planning familial est contesté, la relecture de l’œuvre de Bretécher se révèle essentielle et libératrice.

Rédacteur : Lola Favard-Petkoff – Photographe : Aude Petin