Régionales. Argenteuil ne croit plus en la politique

À Argenteuil (Val-d’Oise), le Parti socialiste (PS) est arrivé en tête au premier tour des régionales avec 27,69 % des voix, suivi de près par le Front national (FN). Mais la vraie gagnante est l’abstention : 63,49 %. À l’approche du second tour, les habitants de la cité du Val d’Argent crient leur désespoir.

Au pied des barres d'immeubles du Val d'argent, à Argenteuil, de nombreux commerces de quartier ont fermé.
Bon nombre de commerces sont fermés ce 9 décembre 2015 sur la dalle de la cité du Val d’Argent (95), où Nicolas Sarkozy a dit, le 26 octobre 2005, vouloir « se débarrasser » des « racailles ».

Zone à urbaniser en priorité (ZUP), le Val d’Argent est une cité isolée du centre ville et de ses maisons individuelles. Elle a son propre centre, son propre rythme. À 10 heures, devant le café Les Jardins, bar-tabac aux vitres couvertes d’affiches et de fumée, trois hommes discutent.

Aucun n’a voté dimanche. « On attend le second tour, on laisse l’espoir au FN » plaisante Mohamed, son casque de moto sur la tête. Il a 42 ans et ne croit plus en la politique. « On n’est pas représentés. Même avec les socialistes, on a l’impression qu’ils font partie du FN. Faut arrêter de nous prendre pour des cons. »

« On ne va pas descendre plus bas »

Malik a déjà rencontré Georges Mothron, le maire d’Argenteuil du parti Les Républicains (LR). « Je lui ai demandé des lumières sur le terrain de pétanque. Il a noté, et puis rien. J’ai juste demandé deux ampoules, mon frère. Un an et demi pour deux ampoules. Tu comprends pourquoi je vote pas ?  C’est du vent tout ça. » Son ami est chef d’entreprise. « Je savais même pas qu’il y avait des élections. J’ai trop de travail. » C’est seulement à l’annonce des résultats qu’il s’y est intéressé. « Les gens en ont marre de voter. Ça ne change jamais. Ils en ont marre de la gauche, marre de la droite. Ils essaient Le Pen. »

Mohamed ajoute : « Ils vont faire quoi de plus ? On ne va pas descendre plus bas ». Hocine, garagiste à Argenteuil, a participé à son premier dépouillement dimanche. « J’ai vu que dans ma rue, chez moi quoi, le FN arrivait. Tu peux dire bonjour à certains voisins et en fait, ils votent FN. Mais moi, ça me change rien, j’ai la nationalité française. »

« Ils ont pas de temps pour nous, on a pas le temps pour eux »

Sur la dalle du Val d’Argent, celle où Nicolas Sarkozy avait promis de « se débarrasser » des « bandes de racailles » en octobre 2005, la plupart des magasins sont fermés. « Y a plus rien » dit Malik. Le Franprix a baissé le rideau au mois de juillet suite à des actes de vandalisme. Deux femmes d’une soixantaine d’années ne souhaitent pas commenter cette fermeture.

Des "médiateurs urbains" circulent au bas des barres d'immeubles de la cité du Val d'argent à Argenteuil, le 9 décembre 2015. C'est sur cette dalle que Nicolas Sarkozy avait parlé des "racailles" en 2007.
Des médiateurs urbains tentent de « garder le lien » et de résoudre des problèmes de voisinage au pied des barres d’immeubles de la cité du Val d’Argent, à Argenteuil, le 9 décembre 2015.

Pour Ali, 24 ans, « c’est les petits. Ils avaient pas d’argent, ils sont allés se servir ». Ali n’a jamais voté. « Ils ont pas de temps pour nous, nous, on a pas le temps pour eux », dit-il avec colère. Il n’était pas au courant des régionales. « Vous croyez qu’on a que ça à faire ? On a des problèmes, nous. » La politique, pour lui, n’est qu’une affaire de criminels, et les médias sont « les pires salopards. Ils viennent, font du blabla et partent. »

Les médiateurs urbains, eux, restent. Mohamed, agent municipal, fait le tour des collèges et lycées du quartier Val-d’Argent-Nord. « Les jeunes de 18 à 30 ans sont désabusés. Ils ne savent pas à quoi sert de voter. Les politiques changent et rien ne change pour eux ».

Mohamed relativise la montée de l’extrême droite : « À Argenteuil, ils étaient même pas 5 000 à voter FN. Le vrai problème, c’est l’abstention. » La ville fait figure de mauvaise élève avec un taux supérieur à la moyenne nationale (50,09 %). Faible participation dans un pays où beaucoup ont arrêté d’y croire.

Rédactrice : Sevin Sahin – Photographe : Frédéric Pétry