Les habitants de Fukushima entre déni et angoisse

L’air est encore vicié et la contamination vicieuse – invisible, inodore, impalpable. À l’approche du cinquième anniversaire de l’accident nucléaire de Fukushima, comment vivent les habitants de la région dite des « évacués volontaires », à plus de 20 kilomètres de la centrale ?

De retour de voyage, la journaliste Yûki Takahata fait un constat en demi-teinte de la vie dans la région de Fukushima. Une partie de la population choisit le déni, une autre – parfois très jeune – vit dans une angoisse tétanisante. Une dernière, enfin, tente de continuer à vivre. C’est ce qui ressort de la projection de Bienvenue à Fukushima. Ce film d’Alain de Halleux dépeint le quotidien des habitants de la région à 6 mois et 1 an d’intervalle après l’accident nucléaire de mars 2011. Auteur et militante anti-nucléaire au sein de l’association Sortir du nucléaire Paris et de Yosomono-net, un réseau international de ressortissants japonais contre le nucléaire, Yûki Takahata explique l’état d’esprit de la population.

Portrait de Yuhi Takahata, militante anti-nucléaire, lors de la projection au CENTQUATRE à Paris lors de la Zone d'Action pour le climat (ZAC) du 7 au 11 décembre 2015 du documentaire, Welcome to Fukushima, réalisé par Alain de Halleux sur la ville Minamisoma située à 20km de la centrale nucléaire en périphérie de la zone d'exclusion.
Yûki Takahata, militante anti-nucléaire, au Centquatre-Paris lors de la Zone d’action climat, qui se tient du 7 au 11 décembre 2015. 

Comment les Japonais vivent-ils l’approche de ce cinquième anniversaire de l’accident ?

Ce qui frappe au Japon, à Tokyo comme ailleurs, c’est qu’on vit comme si l’accident n’existait pas. Tokyo est retenu pour les Jeux olympiques de 2020, et la volonté du gouvernement japonais se résume à dire que l’accident est sous contrôle et que tout va bien. C’est hallucinant, on ne parle plus de l’accident. À Fukushima, les habitants vivent comme si de rien n’était : ils ne portent plus de masques, n’en parlent pas. La réalité est tout autre. J’y ai rencontré des gens qui luttent, des mères de familles très inquiètes pour la santé de leurs enfants. C’est difficile au quotidien, car ils vivent dans des zones qui n’ont pas été évacuées de force mais dont le niveau de radioactivité dépasse la norme internationale. En avril 2011, après l’accident, le gouvernement japonais a décidé que le taux maximum d’irradiation annuel, fixé à l’international à 1 millisievert, serait désormais dans la région contaminée de 20 millisieverts.

Comment le gouvernement prépare-t-il le retour des populations dans cette zone ?

Beaucoup d’habitants sont revenus dans la zone des « évacués volontaires », à plus de 20 kilomètres de la centrale, où la décontamination est toujours en cours. Environ 5 centimètres de terre sont retirés là où c’est possible pour faire baisser le niveau de radioactivité. Le vent et la pluie recontaminent les sols. Il est impossible de reprendre des activités agricoles. Aucun recyclage n’est prévu pour cette terre contaminée. Elle est enfermée dans des sacs plastiques anti-radioactivité qui traînent sur le bord des routes ou devant les maisons.

Quelles sont les conséquences sanitaires aujourd’hui ?

Les examens pour les mineurs font apparaître une augmentation très forte des cancers de la thyroïde. Fukushima était une région plutôt riche avant l’accident, grâce à l’agriculture, en partie biologique. Le décalage est important dans la qualité de vie des habitants depuis l’accident. On recense de nombreux cas de suicides et de morts prématurées liées au stress et au désespoir causés par la catastrophe. Les citoyens qui luttent ont l’impression d’être oubliés.

Quel est l’état d’esprit des habitants revenus vivre sur place ?

Rédacteur : Émilie Dehu – Photographe : Mathieu Thomasset