Tu le sens, le bayou? Tu le sens?

Ce titre pourrait être la dernière question qu’entendrait un violeur de fillettes, la tête plongée dans la vase, retenu par les mains déterminées de Dave Robicheaux. C’est qu’il en connait un bras, sur le bayou, le semi-héros récurrent des romans de James Lee Burke. L’auteur américain, bien que né à Houston (Texas) en 1936, a en effet, tel Moïse par le Nil, été bercé par les eaux vives de la Louisiane.

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James Lee Burke

Quand les Marx Brothers sortent les flingues…

Sur les 33 romans (et 2 recueils de nouvelles) de cet artiste n’ayant pas peur de la gadoue, 20 sont consacrés à Dave Robicheaux, shérif du comté d’ Iberia, alcoolique repenti, heureux en mariage, père adoptif comblé mais possédé par un sens de la justice très personnel qui le pousse vers de dangereuses extrémités. Il est souvent aidé par son meilleur ami, Clete Purcell, un flic déchu devenu privé,  tétant goulûment au sein de Dame Alcool, enclin à la violence furieuse, mais fidèle et ultra-efficace quand la situation dégénère!

Les deux sont grands, bien bâtis et considèrent n’avoir rien à perdre lorsqu’il faut mener à bien une enquête , même si ça éclabousse. Un duo qui fonctionne, au bagout incroyable et « crunchy ». Burke, en bon Américain, est un maître du dialogue; les répliques fusent, intelligentes, font mouche, reviennent, donnent le vertige.

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« …des vols d’aigrettes s’élevèrent dans le ciel en claquant des ailes. »

Mais ces compères n’existeraient pas hors de leur environnement naturel, la Louisiane, ses méandres, ses fragrances. L’auteur au chapeau sait transformer une page en un tableau, dans lequel on est peint. L’eau saumâtre jusqu’aux chevilles, les palmiers fouettés par le vent, l’orage électrique qui éclate au-dessus, on est loin et bien qu’on entende proches les steamboats, on a peur.

Voila donc les trois protagonistes principaux de ces enquêtes, certes glauques, tristes, dérangeantes souvent mais poignantes d’humanité et d’une étonnante crédibilité. Une raison simple: les personnages secondaires. Aucun n’est laissé au hasard, tous nous sont immédiatement familiers. On a la nausée face à la petite frappe sans scrupule, on aimerait prendre la main de la mère éplorée, on hume les aisselles du gérant du pawnshop!

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Eglise Hosanna, Hammond, Louisiane

« Les véritables anges ont toujours des ailes rouillées »

Toutes ces « gueules »; des flics se demandant chaque matin pourquoi ils ne se font pas sauter le caisson, aux miséreux confrontés aux héritiers coloniaux volant leurs arpents, en passant par les naufragés échoués aux comptoirs des bars; respirent le même air que nous et que ce soit colère, pitié ou empathie, nous déclenchent des émotions. Elles sont là, elles nous hantent.

Un univers rythmé par des récits bien construits, documentés, nous carottant subtilement jusqu’à la dernière ligne. James Lee Burke vit ses livres, vit son héros ( leurs filles respectives portent le même prénom et si celle de Burke est auteure, celle de Robicheaux s’y essaie!), sans jamais nous étouffer de son vécu. Il nous laisse errer, hagards, dans les brumes de Louisiane…heureusement, Dave et Clete ne sont pas loin…

James Lee Burke, édité chez Rivages/noir

PS: Dans la brume électrique, avec les morts confédérés a été adapté au cinéma par Bertrand Tavernier, avec Tommy Lee Jones dans le rôle de Dave Robicheaux, sous le titre Dans la brume électrique.

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